OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Tunisie, Egypte: le spectre de la Terreur? http://owni.fr/2011/02/10/tunisie-egypte-le-spectre-de-la-terreur/ http://owni.fr/2011/02/10/tunisie-egypte-le-spectre-de-la-terreur/#comments Thu, 10 Feb 2011 11:07:17 +0000 Guillaume Mazeau http://owni.fr/?p=45816 Le 27 juillet 1794 (9 thermidor an II), Robespierre est mis en accusation. Après une nuit de confusion il est arrêté puis guillotiné avec ses proches. La France va enfin pouvoir sortir de la Révolution. En tout cas, c’est ce que ses amis de la veille tentent de faire croire, grâce à une géniale invention : la Terreur.

Dans les jours qui suivent l’exécution de l’ « Incorruptible », Barère puis Fréron et Tallien réussissent à imposer l’idée que depuis plusieurs mois, la Révolution a dégénéré en une politique volontariste de violences systématiques, entièrement organisées par la faction au sommet de l’Etat et perpétrées par des sans-culottes sanguinaires. Les historiens ont montré combien la réalité avait été plus compliquée.

Qu’importe. La « Terreur » est une formidable machine à raconter des histoires : en rejetant la responsabilité des violences sur Robespierre et ses séides, les hommes de thermidor peuvent se dédouaner des exactions commises entre 1793 et 1794 et ainsi présenter leur coup d’Etat comme un acte salvateur. Terminer la Révolution, c’est arrêter la Terreur.

La grande confusion

La Terreur et la Révolution sont aujourd’hui toujours confondues. La Révolution est sans cesse suspectée de dériver vers la Terreur. Cet effrayant amalgame entre les grands moments d’émancipation et les pires actes de violence inspira à Jean-François Copé, en pleine affaire Woerth-Bettencourt, ce confondant lapsus :

il règne actuellement une ambiance malsaine de nuit du 4 août.

La fin des privilèges était ainsi assimilée à un traumatisme de l’histoire.

Je dis « admiration » mais je dis aussi « vigilance », car ce qu’on sait surtout aujourd’hui, c’est qu’on ne sait pas comment ça va tourner.

(Alain Finkielkraut, Le Monde (édition abonnée), 6-7 février 2011).

Le silence gêné d’intellectuels de gauche comme de droite devant les révoltes et révolutions des pays arabes s’explique par cette pensée commune. Au-delà du précédent iranien, la peur de voir ces révolutions dégénérer en dictature islamiste cache la conviction que toute Révolution dérive nécessairement en Terreur.

Il est impossible de nier les violences qui accompagnent les évènements depuis plusieurs semaines. Mais d’où viennent-elles ? Des manifestants ? En Tunisie, ils se sont exprimés par des immolations, actes retournés contre eux-mêmes, ou par des pillages ciblés, visant les biens du clan Ben Ali. En Egypte, les insurgés manifestent, parfois au prix de leur vie, sur la place Tahrir.

L’alibi du peuple barbare

Il est triste de devoir rappeler cette évidence : à Tunis comme au Caire, la révolte, la révolution n’a pas engendré la terreur mais a été provoquée par celle de l’Ancien régime. Nombre d’occidentaux se sont laissé piéger par la propagande de Ben Ali, qui dénonçait des “actes terroristes impardonnables perpétrés par des voyous cagoulés” ou de celle de la télévision égyptienne d’Etat, annonçant étrangement le 2 février que le seul décès dû aux violences de la journée était “celui d’un conscrit des forces armées”. Des sans-culottes buveurs de sang diabolisés par les thermidoriens  en 1794 aux “casseurs” du Caire, à chaque fois, l’Etat tente d’imposer l’image du peuple barbare pour disqualifier la Révolution tout entière.

Mais justement. Ce qui se passe dans les pays arabes n’a rien de commun avec les violences et massacres qui ont bel et bien émaillé la Révolution française. Pour le moment,  le terroriste n’est pas le peuple mais bien l’Etat. A Tunis et au Caire, des milices et des policiers en civil ont été envoyés commettre des meurtres et des pillages pour liguer la population contre les insurgés. Les soit-disant “pro-Moubarak” arrivés “spontanément” pour mater les manifestants, laissant plusieurs morts et des centaines de blessés, étaient en réalité de véritables mercenaires recrutés dans les quartiers pauvres et faisant partie de la clientèle habituelle du régime.

Les régimes autoritaires tunisien et égyptien ont instrumentalisé les clichés sur la violence du peuple pour semer la terreur, discréditer les insurrections et Révolutions. Qu’en France, beaucoup ne l’aient pas vu (“A Paris, l’intelligentsia du silence”, Le Monde (édition abonnée), 6-7 février 2011, article de Thomas Wieder), voilà qui en dit autant sur la radicale nouveauté du “printemps arabe”, que sur la méfiance des intellectuels français à l’égard de toute forme de révolution depuis les désillusions du communisme.

>> Article initialement publié sur le blog de Guillaume Mazeau

>> Crédits photo: Flickr CC quapan / omarroberthamilton

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La France a mal à sa liberté d’expression http://owni.fr/2010/03/25/la-france-a-mal-a-sa-liberte-d%e2%80%99expression/ http://owni.fr/2010/03/25/la-france-a-mal-a-sa-liberte-d%e2%80%99expression/#comments Thu, 25 Mar 2010 15:34:21 +0000 Ulrich http://owni.fr/?p=10887 3111207407_d7b10c180a_o

Depuis plusieurs mois, je constate qu’un thème revient plusieurs fois sur le devant de la scène, en France: celui de la liberté d’expression.

J’observe, du haut de ma chaire d’expatrié volontaire, que ce débat n’est qu’un des nombreux symptômes d’une France et de ses habitants en proie à un affreux doute.

Le débat sur l’identité nationale en est une des manifestations, ses abstentions records à chaque élection un autre et ce vieux serpent de mère qu’est la liberté d’expression alimente régulièrement ce vieux fond de pot. Les français ont aussi cette incroyable faculté à cristalliser leurs passions sur des détails et à s’enflammer dès que l’un d’entre nous se mouche de travers.

L’affaire Frêche en est un exemple et le futur possible limogeage de Zemmour/Guillon, un autre. J’ai constaté aussi, qu’en France, on aime beaucoup juger les gens à l’aune des petites phrases sorties de leurs contextes. Est-ce un vieux réflexe hérité de la Révolution Française, lorsque le jury populaire fut institué ?

En tout cas, une chose est certaine, celui sur la liberté d’expression est un débat qui remonte aux calendes grecques, depuis le jour où deux pays, en très peu de temps, l’inscrivirent l’une dans sa constitution et en fit son premier amendement et l’autre dans une charte des droits de l’homme.

De part et d’autres de l’Atlantique, deux pays se firent le garant de la liberté d’expression et s’inscrivent historiquement, avec tout le poids de la légitimité, dans un débat continuel. Cependant, le concept de la liberté d’expression ne prit pas le même chemin en France et aux Etats-Unis. Deux tendances se sont toujours affrontées et si aux Etats-Unis, l’une s’inscrivit durablement, ce fut en France une toute autre affaire.

Deux conceptions différentes

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Nul besoin de répéter que la liberté d’expression est un de nos droits fondamentaux. Dans nos pays occidentaux, ce droit n’est guère remis en cause, il s’est inscrit dans notre ADN. Mais est-ce un droit absolu ? Poser ainsi le débat sur la liberté d’expression prend un tout autre sens.

Pour la défense de ce droit, deux camps se sont toujours opposés. Et il faut remonter à la Révolution Française pour en connaître l’origine. Les français ne se doutent pas (du moins, plus) que la rédaction de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen fut l’objet d’âpres débats au sein de la Constituante.

Ce fut le premier travail de l’Assemblée Nationale. Les travaux commencèrent le 09 juillet 1789, le texte fut voté le 26 août mais ne fut ratifié que le 5 octobre par Louis XVI sous la pression populaire et entra en vigueur que le 3 novembre. L’un des débats les plus soutenus fut celui autour de la liberté d’expression.

D’un côté, Emmanuel-Joseph Sieyès, que les français ont certainement oublié, mais qui est l’une des figures marquantes de la Révolution Française, puisqu’il écrivit le texte fondateur « Qu’est-ce-que le Tiers Etat ? » et fut le rédacteur du serment du Jeu de Paume ; de l’autre, Marat et Robespierre qu’on ne présente plus.

Sieyès voulait que la liberté d’expression soit limitée et encadrée par la Loi ; Marat et Robespierre estimaient, au contraire, qu’elle devait être indéfinie et illimitée, rejoignant ainsi le combat de Voltaire. La motion supportée par les partisans de Sieyès l’emporta et s’inscrivit dans l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen :

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi.

En clair, ma liberté d’expression s’arrête là où commence celle des autres.

Contrairement, aux Etats-Unis, où l’on conçoit facilement qu’on puisse laisser le Klux Klux Khan avoir pignon sur rue et en même temps, mettre le combat pour les Droits Civiques au cœur des préoccupations citoyennes, on constate que les américains sont farouchement attachés à cette liberté qui est pour eux le dernier rempart contre toutes formes de tyrannie. Dans sa préface à l’essai de Noam Chomski,  De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, Jean Bricmont expliquait parfaitement cette différence entre la position Sieyès et celle américaine, soutenue par le même Chomski.

En France, cette liberté d’expression (« ce pragmatisme libertaire et économique ») a du mal à trouver un écho. Il y a même une certaine hostilité à imaginer que l’on puisse dire tout et son contraire.

Les crispations françaises

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Qu’en 2010, on puisse encore lire dans la presse, sur Internet que la liberté d’expression est en danger, démontre bien que les français ne sont pas fondamentalement à l’aise avec cette liberté d’expression, telle qu’elle a été définie depuis plus de 200 ans. Elle se manifeste par une crispation permanente des acteurs et des citoyens sur le sujet, à chaque fois qu’une personnalité est supposée avoir dit quelque chose qui heurte une sensibilité.

Malheureusement, là où Sieyès s’est quelque peu fourvoyé, c’est la propension des français à se confronter, violemment ou pas, sur tout et n’importe quoi et à donner une valeur morale à la liberté d’expression. Cette notion du bien et du mal pourrit le débat en France. A ce jeu pervers des petites phrases, brandir d’un côté la liberté d’expression et de l’autre, le Droit, permet d’évacuer à grands seaux d’eau le débat d’idées. Cette morale à la française leur interdit de concevoir le débat et l’échange des idées, dans un cadre serein.

Oui, Guillon et Zemmour ont le droit de dire ce qu’ils ont dit. Quels contre-arguments peut-on leur opposer sans que ça ne devienne une foire d’empoignes et sans que le poulailler des bien-penseurs monte sur ses ergots et agite le chiffon rouge de la Loi ?

Oui, Frêche a le droit de dire ce qu’il pense sur les Harkis, Fabius, etc. La réaction intelligente aurait été de lui opposer un débat, au lieu de crier haro sur le baudet.

Que nous soyons d’accord ou pas, nous perdons en n’écoutant pas les gens. Généralement, les tenants de la ligne Sieyès donnent rarement une réponse claire à cette question fondamentale : encadrer la liberté d’expression, interdire certains propos, soit, mais à partir de quels critères et quoi ? Quels motifs invoque-t-on ? Au regard ce qui se passe en France, ces derniers temps, ce serait la nocivité du discours et le caractère odieux des propos ? Jean Bricmont et Noam Chomski apportent des réponses des plus éclairantes à ces questions. Il est temps de les lire et les relire.

> Article initialement publié sur l’ndividu Incertain

> Illustrations par yoshiffles par Walt Jabsco et par  [nati]

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