OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Detroit redémarre en mode DIY http://owni.fr/2012/07/26/detroit-redemarre-en-mode-diy/ http://owni.fr/2012/07/26/detroit-redemarre-en-mode-diy/#comments Thu, 26 Jul 2012 10:46:58 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=116694

Detroit n’est pas la ville des rêves, c’est la ville des réalités. – Grace Lee Boggs, 96 ans, activiste et habitante de Detroit

Imagination Station (à droite) fait face à la Michigan Central Station (à gauche), géante gare abandonnée, symbole du déclin de Détroit. Imagination Station est également une maison abandonnée, et donnera lieu à un projet de logement d'ici quelques années. Pour l'heure, les "doers" du quartier l'ont bariolé de fresques. ©Nora Mandray/detroitjetaime.com

Déclarée plusieurs fois en faillite depuis 2011, Detroit est une ville à l’abandon, vidée de sa population, de la plupart de ses commerces et entreprises. Après la période glorieuse du fordisme et de la production automobile, puis les ravages de la désindustrialisation dès les années soixante, les habitants dépendent aujourd’hui de leur propre ingéniosité pour subvenir à leurs besoins. Un renouveau qui préfigure peut-être la société de demain : une économie locale post-industrielle basée sur la bidouille et le partage.

Dans leur webdocumentaire Detroit Je T’aime, les journalistes françaises Nora Mandray et Hélène Bienvenu, s’intéressent aux bouleversements du monde post-industriel et post-communiste.  Elles nous montrent comment les citoyens reprennent en main leur mode de vie,  leur manière de consommer et de renouer des liens sociaux dans un espace post-productiviste.

Comment est construit votre webdocumentaire ?

Nora Mandray : Detroit je t’aime a pour base trois courts-métrages documentaires à la narration linéaire, d’environ 20 minutes chacun : trois histoires de débrouille imbriquées les unes dans les autres entre un groupe de filles mécano, un fermier urbain et un hacker. Au cours de chacun de ces films, une “boîte à outils DIY” [ndlr : Do It Yourself : Fais-le toi-même] apparaîtra pour suggérer aux spectateurs de démarrer leurs propres initiatives. Les internautes pourront, au fil des histoires, partager sur les réseaux sociaux des citations tirées du film ou bien des projets à faire eux-mêmes avec leurs amis.

Hélène Bienvenu : Nous ne voulons pas tomber dans le travers du catalogue d’histoires, ce vers quoi le webdocumentaire a tendance à tirer parfois, d’où l’idée de se concentrer sur trois personnages forts et le recours au mode linéaire. On pense que notre blog, développé en parallèle à Detroit je t’aime, continuera d’exister à travers nos spectateurs. L’ objectif c’est d’engager un dialogue entre les communautés.

Nora Mandray : Une fois le webdocumentaire terminé, nous aimerions aussi développer une application pour mobiles, où il serait possible de retrouver les projets DIY présentés dans le documentaire. Et puis, à plus long-terme, Detroit change si vite qu’on pense déjà y retourner dans cinq ou dix ans pour retrouver les Detroiters et voir ce qu’ils seront devenus.

En quoi les trois personnages choisis pour raconter l’histoire de Detroit sont-ils représentatifs du changement de cette ville, et par extension de nos sociétés, vers une nouvelle économie basée sur le partage et le DIY (Do it Yourself) ?

Nora Mandray : Nos trois personnages représentent des besoins inhérents à toute société : se nourrir, se déplacer, apprendre et communiquer. En plus d’apporter une réponse matérielle, nos protagonistes ré-imaginent le Detroit post-industriel pour poser des bases plus saines : respect de l’environnement, justice alimentaire, open-source, réflexion sur la question de la race, le vivre-ensemble. Jeremy, le fermier urbain (urban farmer) plante avant tout pour sa communauté, son “potager” n’est pas grillagé. De même que le Mount Elliott makerspace de Jeff Sturges ou l’atelier vélo Fender Bender de Sarah Sidelko, ouverts à tous.

Hélène Bienvenu : La société du partage revêt de multiples facettes, et toutes ne sont pas nécessairement représentées à Detroit, par exemple le co-voiturage existe encore très peu. Mais Detroit est une ville où l’on débat. Un mot revient sans cesse : “justice”.

Nora Mandray : Social justice, food justice, environmental, racial… Le mot se décline à l’infini et nous semble représentatif du tournant que vit la ville. C’est un signal fort que Detroit en revienne à l’artisanat et à un système de production local. Le travail à la chaîne est né ici et s’est répandu dans le monde entier. En période d’austérité, on en revient à des valeurs partagées par tous, à des éléments concrets autour desquels la communauté se rassemble et se reconstruit.

Sarah a mené le premier atelier mécano de Fender Bender. Kezia et Doc ont appris à réparer un vélo en six leçons. ©Nora Mandray/detroitjetaime.com

Les personnes que vous avez rencontrées continuent-elles, malgré tout, à consommer dans les grands circuits de distribution traditionnels ? Pouvons-nous observer comme en Espagne ou en Grèce la création de monnaies locales ou une réflexion sur une sortie du système monétaire actuel ?

Hélène Bienvenu : Parce que le taux de chômage est très élevé [plus de 50%, NDLR] et que Detroit est une ville pauvre, les boutiques de la Salvation Army (Armée du salut)  et les “1$ stores” pullulent. Les Detroiters pratiquent naturellement l’échange de services. Récemment de nouvelles Time Banks [équivalent du SEL, Système d'Échange Local, NDLR] ont commencé à organiser cette économie alternative, bien que formellement il n’existe pas de véritable “monnaie alternative” à notre connaissance.

Nora Mandray : La sortie du système monétaire actuel est une idée qui traverse le discours des activistes locaux, notamment ceux qui ont organisé le US Social forum à Detroit en 2010. Parmi les “anciens” Detroiters comme les nouveaux arrivants, il y a un désir de changement. Le credo des activistes du coin est d’ailleurs “be the change you want to see in the world”. Cela implique par exemple de se déplacer à vélo dans une culture centrée sur l’automobile.

Hélène Bienvenu : Detroit est en train de vivre un débat de grande intensité autour de l’ouverture d’un Whole Foods [ supermarché bio, NDLR] en centre-ville. Ceux qui ont fait le choix d’une vie alternative, voient en Whole Foods, un des symptômes de la gentrification et l’exploitation habile de toute l’énergie que les Detroiters ont mis à bâtir un système alternatif de production locale. Whole Foods a promis de favoriser l’économie locale mais jusqu’à quel point ?

Brightmoor a une mauvaise réputation, quartier ouvrier miné par le chômage, la drogue et le crime dans les années 80 et 90, il connaît aujourd'hui une renaissance grâce aux initiatives d'agriculture urbaine comme celle de Jeremy Kenward qui cultive salades et légumes dans son grand potager. Son point fort, c'est la permaculture : une manière de cultiver durable. ©Nora Mandray/detroitjetaime.com

Comment sont perçus ces nouveaux champs d’actions par “les autres” : les habitants qui ne participent pas, les habitants qui sont de l’autre côté du 8 mile, l’autoroute qui partage la ville en deux ?

Hélène Bienvenu : Les frontières entre Detroit et ses banlieues, voire au sein de ses différents quartiers, restent très marquées. Pour schématiser, il y a trois types de réactions sur Detroit au-delà de 8 mile : les nostalgiques de l’âge d’or, avec ses théâtres fantastiques aujourd’hui en ruines ou ses grands magasins de Downtown abandonnés ou détruits ; ceux qui voient de manière positive le renouveau de la ville, plutôt du côté des jeunes et moins jeunes qui sont revenus s’installer ; enfin ceux qui ont une opinion négative ont quitté la ville depuis longtemps et n’y remettent jamais plus les pieds.

Nora Mandray : Ces derniers sont évidemment les premiers à critiquer Detroit, qu’ils voient comme un dangereux ghetto, qui ne s’en sortira jamais. L’agriculture urbaine est vue comme un palliatif qui ne peut pas mener très loin, dans un environnement ultra-pollué. Bien sûr, certains des points que ces détracteurs soulèvent sont légitimes – mais il n’y a pas de dialogue entre ces “camps”.

Au Mt. Elliott Makerspace, les enfants apprennent à fabriquer leurs propres circuits électroniques. ©Nora Mandray/detroitjetaime.com

Dans cette ville immense et à l’abandon, on a du mal a imaginer depuis la France, l’absence des pouvoirs et des services publics. Les habitants sont-ils à ce point livrés à eux-mêmes ? Quel est l’état des lieux de Detroit ?

Nora Mandray : D’abord, nous sommes aux Etats-Unis où la notion de service public n’a rien à voir avec la nôtre. Et pour ne rien arranger, Detroit a été minée par la corruption politique des années 60 aux années 90. Quand l’industrie automobile a commencé à délocaliser, les pires choix ont été fait par le gouvernement local. Résultat, Detroit est restée pendant longtemps une ville à l’abandon. Elle l’est toujours, dans la majeure partie de la ville. Des quartiers entiers sont plongés dans l’obscurité la nuit, parce que la marie n’a pas les moyens d’entretenir les lampadaires et personne ne vient les réparer !

Hélène Bienvenu : La police et les pompiers tournent à effectif réduit. Les transports publics sont un autre bon exemple. Dans les années 50, il existait encore un système de trolleybus mais il a fini par être démantelé, sous l’effet  des lobbies des trois grands constructeurs automobiles General Motors, Chrysler et Ford, dit-on. Aujourd’hui, seul le bus fonctionne mais de manière très aléatoire.

Detroit compte aujourd'hui 700 000 habitants contre 2 millions d'habitants en 1950. Cette carte comparative (superficie et population) est basée sur les travaux de Dan Pitera, professeur d'architecture et design à l'université de Detroit Mercy.

Nora Mandray : Une compagnie de bus privée est en train de se met en place à Detroit, initiée par un jeune des “suburbs” [ banlieues, NDLR] et destinée aux nouveaux arrivants. Le hic, c’est que pour le moment, cette compagnie ne dessert que les coins sympas que fréquente son public (jeune et majoritairement blanc). Les tarifs ne sont pas abordables pour un public qui dépend du bus pour circuler à l’intérieur de la ville. Cela pose clairement des problèmes de ségrégation déguisée au 21ème siècle.

Hélène Bienvenu : Depuis le déclin de Detroit, les résidents ne cessent de développer des solutions. La ville de Detroit n’organise pas de recyclage ? Qu’à cela ne tienne, un type a eu l’idée d’ouvrir un centre de tri ultra pointu, qui en plus d’être un des lieux les plus “cosmopolites” de Detroit, est devenu un lieu de prédilection pour les fans de street art.

Pensez-vous que Detroit puisse servir de modèle ailleurs ? Je pense par exemple à la fermeture de l’usine PSA d’Aulnay-sous-bois en France et à l’opposé, aux projets de villes en transition ou encore à l’implantation de fab labs ?

Hélène Bienvenu : Detroit ne fait pas partie du mouvement officiel des transition towns mais nos personnages s’inscrivent très clairement dans cette mouvance là. Pour ce qui est d’Aulnay-sous-bois, on ne peut s’empêcher de penser à Detroit qui a vécu tout ça bien avant et de manière plus brutale. Mais c’est un signe que les temps changent. Agir de manière préventive, s’aménager de nouvelles portes de sortie, et revenir à ce qui est essentiel au fonctionnement d’une communauté.

Nora Mandray : Paradoxalement, Detroit vit un véritable tournant car pour la première fois depuis des décennies, la ville est de nouveau attractive. Il y a un glissement du discours : de la ville ghetto au nouveau Berlin. Les jeunes commencent à affluer dans le sens inverse à ceux de leur parents ou grands-parents qui avaient fuit Detroit pour les banlieues. Les personnes dont nous parlons dans notre documentaire se méfient de la gentrification qui pointe aujourd’hui le bout de son nez dans ces quartiers en plein essor. Cela dit, si on voit des cafés cossus ouvrir, la plupart ont recours au compost et utilisent des produits issus des fermes de la ville, signe que nous avons déjà franchi un cap.


Vous pouvez participez à la deuxième partie du tournage qui aura lieu à la fin de l’été en soutenant Detroit Je t’aime sur la plateforme d’appels à dons Kickstarter.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Pour voir le portfolio c’est ici. Photographies par Nora Mandray ©/Detroitjetaime

Detroit je t’aime, un webdocumentaire d’Hélène Bienvenu et Nora Mandray à soutenir sur Kickstarter.

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Les hackers débrident la Chine http://owni.fr/2012/05/08/les-hackers-debrident-la-chine/ http://owni.fr/2012/05/08/les-hackers-debrident-la-chine/#comments Tue, 08 May 2012 07:39:23 +0000 Sabine Blanc http://owni.fr/?p=108086

Dans l’imaginaire, le hacker chinois est un vilain pirate, parfois à la solde du gouvernement. Si ces black hats sont effectivement une réalité, une communauté de “gentils” hackers prend son essor en parallèle. Jusqu’à présent fournisseur en leds et autres circuits imprimés des hackerspaces du monde entier, les Chinois mettent à leur tour la main dans le hack. Illustration de cet envol, deux grands événements dédiés aux bidouilleurs créatifs de tous poils, hackers et makers, sont organisés ce printemps. Maker Faire, un concept de foire populaire né aux États-Unis et depuis décliné avec succès sur d’autres continents, s’est tenu pour la première fois en Chine en avril : Shenzhen, une ville au sud du pays jouxtant Hong Kong en pleine explosion économique, a accueilli des adeptes du DIY (do it yourself, fais-le toi-même). Et Maker Carnival a clos ses festivités samedi à Beijing, la capitale du pays, sur le même principe : des exposants, des ateliers, des rencontres.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Que mille hackerspaces fleurissent

L’Afrique, berceau de la bidouille

L’Afrique, berceau de la bidouille

Traversée par la tradition de la bidouille, l'Afrique manquait jusqu'ici de lieux où développer cet esprit. Mais le ...

À l’origine du mouvement, on trouve des Chinois qui ont eu l’occasion de s’expatrier ou de beaucoup voyager. Ricky Ng-Adam, qui a co-fondé le premier hackerspace chinois en 2010 à Shanghai, avec sa femme Min Lin Hsieh et David Li  XinCheJian, est même né au Canada.

Ensuite, des autochtones pur jus ont fini par grossir les rangs. Et ils prennent à leur tour l’initiative : le dernier-né, Onion Capsule hackerspace, à Hangzhou, a été lancé par quelqu’un qui n’a jamais quitté la Chine, tout comme ses membres.

Si on y vient pour le plaisir gratuit de bidouiller, cette montée en puissance est aussi favorisé par le contexte d’effervescence économique, comme l’explique Ricky Ng-Adam :

La  Chine est un endroit très propice, d’abord, parce que la technologie joue un rôle primordial au développement économique et avec beaucoup moins de controverse. Ensuite, dans un pays où le guanxi (relations interpersonnelles) jouent un rôle primordial, il est parfois difficile pour les Chinois qui sont à l’extérieur des organisations reconnues et légales, assez limitées, de créer ce genre de connexion. Un hackerspace permet aux plus jeunes de se rencontrer et de bâtir un réseau qui leur est propre à travers des projets collaboratifs plutôt que des repas bien arrosés et enfumés.
Certains participants chinois font effectivement pression pour transformer l’espace en incubateur ou espace purement commercial qui ont de la difficulté à percevoir les avantages non-monétaires de participer dans un tel espace. Souvent, la question clé de leur part concerne nos “profits”.

Et d’illustrer son propos avec son propre exemple puisqu’il démarre une entreprise avec un partenaire rencontré dans son hackerspace, un ingénieur électronique chinois. Leur idée ?
Viser les hackers avec un produit de niche, un super Arduino. De même, Eric Pan, un des organisateurs de Maker Faire Shenzen, a créé Seeed Technology, une société spécialisée dans le hardware open source, et co-fondé Chaihuo makerspace.

Satisfaire le marché intérieur

Mitch Altman, arpenteur inlassable des hackerspaces du monde entier, a pu mesurer cette effervescence lors de sa tournée des popotes. Six espaces visités, dont un à l’université de pétrochimie de Beijing. Il fait partie du programme Toyhouse, dont l’objet est d’implanter des hackerspaces dans les écoles et les universités dans toute la Chine pour favoriser l’apprentissage à travers un environnement créatif, pratique et ludique. Une initiative d’un professeur que Mitch résume ainsi :

Aider à faire évoluer la culture chinoise pour que le pays puisse connaître un futur économique.

Eric Pan et Mitch Altman à Shenzhen en avril 2012 (cc) Maltman

Mitch Altman y voit un des chemins pour faciliter une émancipation économique inéluctable. Les Chinois vont devoir innover autrement, car les équilibres économiques changent. Après avoir pendant des années conçu et fabriqué des objets destinés à être exporté dans les pays occidentaux, il va s’agir de se tourner maintenant vers leur marché intérieur en expansion, à la faveur de l’émergence d’une classe moyenne.

La Chine a une longue tradition confucianiste, où les gens ont une position et un rôle dans la société fixée à leur naissance. L’épanouissement personnel passe après. Les gens du coup sont encouragés à acquérir un statut plus élevé et à faire de l’argent, comme substitut à l’épanouissement. La possibilité d’être créatif est réduite grandement, alors que l’économie mondialisée d’aujourd’hui a besoin de gens créatifs au sens large.

Il y a un milliard de gens ici. Si un certain pourcentage explore et fait ce qu’il aime, ils trouveront des biens et des services pour la culture chinoise et monter une économie locale dont le pays a besoin. Et les hackerspaces peuvent jouer un rôle, en tant que communauté d’entraide où les gens font ce qui leur plait, que cela rapporte ou non de l’argent.

Eric Pan n’a d’ailleurs pas choisi au hasard de monter Maker Faire à Shenzen. Son but était de casser du stéréotype, expliquait-il. Si Shenzen est effectivement la ville où Foxconn, le très controversé sous-traitant d’Apple, elle n’a pas à rougir :

Shenzen est la ville la plus avancée en matière de technologie et de science en Chine, le meilleur endroit pour les start-ups. Il y a deux universités et chaque université, y compris celle de Beijing, a une antenne ici.

In fine, ce développement des hackerspaces est un vecteur de démocratisation, comme le souligne Ricky Ng-Adam :

Ils permettent de tisser des liens entre des groupes de différentes disciplines, classes sociales et âges sur une base égalitaire et axé sur la technologie. Nous pouvons servir d’inspiration pour la création d’une société ouverte et innovatrice.

Récupération gouvernementale

Facilitateur d’innovation et ferment démocratique : autant de raisons pour que le puissant État chinois suive de près le mouvement. Outre Toyhouse, la province de Shanghai a ainsi annoncé cet automne qu’elle allait soutenir un plan de développement de cent hackerspaces. Ce projet qui doit démarrer en mai prévoit de fournir le matériel aux hackerspaces remplissant certaines conditions : 100 m2 de surface et ouvert au moins deux cents jours par an.

Par définition, l’éthique hacker, où la notion de liberté et de détournement sont fondamentaux, semble difficilement compatible avec des fonds venus du gouvernement, a fortiori d’un État peu réputé pour son penchant pour les libertés fondamentales. Ricky Ng-Adam est dubitatif :

Il est intéressant de constater que la proposition originale se concentre uniquement sur les outils et l’espace physique sans considération pour la communauté – l’aspect qui devrait pourtant primer. Mais si les hackerspaces du gouvernement deviennent réalité un jour et qu’il y a effectivement clivage, il y aura probablement aussi création de règles dédiés à exclure des hackerspaces comme XinCheJian.
Comme tout les aspects de la société, nous sommes à la merci du gouvernement central qui pourra choisir soit d’appuyer à grande échelle une communauté avec un impact positif ou de l’interdire carrément s’ils le perçoivent comme un danger à leur pouvoir.

De fait, le gouvernement chinois a une attitude ambivalente envers les organismes à but non lucratif émanant de la société civile, dont il a à la fois besoin mais qui constituent un terreau contestataire. Des inquiétudes se sont élevées à propos des moyens de pression exercés par l’État pour leur nuire, en particulier financiers. Pour se prémunir, XinCheJian est enregistré comme entreprise. À moins que cette annonce grandiose ne serve surtout les poches des proches du pouvoir, dans un pays où la corruption est galopante.

Des craintes que ne partage pas (officiellement) Hao Zhang, un des organisateurs de Maker Carnival, et un des membres fondateurs Makerspace Beijing. Il est résolument optimiste :

Je ne vois pas d’inconvénient à cela. Si les universités, les entreprises et même des gens peuvent commencer un hackerspace, pourquoi pas le gouvernement ? C’est même mieux si le gouvernement soutient car cela bénéficiera à plus de gens et que le développement sera plus rapide. J’espère que tout le monde pourra faire ce qu’il veut dans le futur, sans faire de mal à d’autres.

C’est la raison principale pour laquelle que j’ai commencé le hack :

la liberté.


Illustrations par le Maker Carnival 2012 et editing par Ophelia Noor pour Owni /-) Photo d’Eric Pan et Mitch Altman via la galerie Flickr de Mitch Altman (CC-bysa)

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La parole est d’argent public http://owni.fr/2012/03/08/la-parole-est-d%e2%80%99argent/ http://owni.fr/2012/03/08/la-parole-est-d%e2%80%99argent/#comments Thu, 08 Mar 2012 18:48:43 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=101222
Citation : “La monnaie est d’institution, non pas naturelle mais légale” – Aristote

Nous avons pris l’habitude, et considérons donc comme naturel, qu’une campagne électorale prenne la forme d’un combat autour de nombres renvoyant à des quantités d’argent : dépenses annoncées, recettes programmées, salaires promis, taux d’imposition modifiés, économies budgétaires projetées, investissements décidés, dette à réduire. Bref : en temps d’élection, la politique est parole et la parole est d’argent.

C’est dans l’imagination des rapports monnétaires que s’insinuent le fatalisme et l’espérance, l’accusation d’utopie et la prétention à être crédible, le sérieux et la démagogie, mais aussi le ressort intime qui pousse à voter pour qui, au-travers d’un argent escompté, sait répondre aux désirs de chacun. L’argent est ainsi devenu plus que jamais ce qui relie les grandes visions économiques et ce que chaque humain porte en lui de plus subjectif, craintif ou désirant. Au fond, l’argent présente cette double face, l’une totalement subjective et l’autre qui revendique une totale objectivité.

La monnaie avale ainsi l’économie et surplombe les espérances personnelles : l’expert peut alors venir, étaler son discours pseudo-scientifique et ruiner le champ proprement politique. Mais c’est alors au tour du politique de venir, de prendre à témoin les mêmes experts pour dire au citoyen que ses désirs doivent plier sous les vérités incontournables de la finance, et taxer de démagogie celles et ceux qui osent encore projeter de changer la vie sociale. Ainsi, c’est en naufrageant l’idée même de politique que la plupart des candidats font campagne électorale. Si la parole est d’argent, la politique est du chiffon.

Mais l’argent relève-t-il de l’économie lorsqu’on reconnaît qu’il peut se retourner contre l’économie réelle ? Et relève-t-il de la suprême espérance intime lorsqu’il n’est guère besoin d’être un philosophe stoïcien antique, mais qu’il suffit d’être un humain parmi les autres humains, pour savoir que si la misère rend le bonheur problématique, l’argent ne suffit jamais à en assurer l’accès ? Au fond, qu’est-ce que l’argent ? C’est peut-être la question la plus essentielle de notre époque, une fois assimilées les conceptions morales, religieuses, pragmatiques, économiques des siècles de réflexion qu’il a suscités.

Il se trouve qu’un livre vient de paraître qui me paraît poser cette question de la façon la plus originale et suggestive, peut-être aussi la plus profondément subversive, qu’on ait connues jusqu’alors : L’abstraction matérielle. L’argent au-delà de la morale et de l’économie. Les auteurs ? Une spécialiste des sciences économiques et sociales, Laurence Duchêne, et un philosophe, Pierre Zaoui.

On ne trouve dans ce livre rien qui puisse ressembler à ce slogan consensuel qui fleurit de nos jours, et qui appelle à “moraliser la vie financière”. L’argent semble il est vrai avoir partie liée à la morale : on parle trop de se “racheter”, de “devoir”, de “bilan”, de “payer” pour ignorer qu’il est une conception de la morale qui, comme l’avait bien vu Nietzsche, tient de l’échange pur et simple. Et ce n’est pas la logique du pari de Pascal qui le dément, en s’efforçant de calculer l’intérêt qu’il y a à être vertueux. Mais cette illusion est sans doute le complément obligé d’une autre illusion, qui voit dans l’argent un élément essentiel d’un processus économique objectif, scientifiquement analysable, hors d’atteinte donc de l’action humaine.

Ce que montrent les auteurs de ce livre, c’est que l’argent est justement d’essence politique et que, loin de représenter un phénomène pleinement objectif, son fonctionnement repose sur un ensemble de croyances, de sentiments, de confiance partagée. Et c’est ce lien entre le subjectif individuel et l’espace public qui en fait une chose d’essence politique.

Confiance : d’abord la monnaie fonctionne puisqu’elle fonctionne, comme une routine ancestrale ; ensuite elle est censée exprimer une certaine quantité d’or ; de plus, elle est garantie par une puissance souveraine ; enfin, on ne peut imaginer sérieusement que ceux qui organisent les flux monétaires puissent leur accorder une prééminence par rapport à la vie des humains. Cette confiance, qui “repose sur une croyance non explicitée”, “renvoie à une totalité supérieure aux individus”.

Et, de fait, l’argent est un phénomène produit par l’Etat. Aristote le savait déjà, qui écrivait il y a vingt-cinq siècle que la monnaieest d’institution, non pas naturelle mais légale et (…) il est en notre pouvoir, soit de la changer, soit de décréter qu’elle ne servira plus”. Et ce qui accrédite en Europe l’idée que les réalités monétaires ont cessé d’être à portée de décisions politiques, c’est le fait que la Banque centrale européenne par exemple soit réputée au-dessus des Etats, privée, gérée par des personnes censée extérieures aux engagements proprement politiques. Alors que sa création même est une décision politique, clairement engagée.

Dès lors les gouvernements qui sont engagés dans cette démarche, prennent le prétexte de ce processus décrété “objectif” pour inscrire la logique libérale qui y a présidé dans un pacte européen signé le 1er mars dernier, avec l’intention de l’inscrire dans la Constitution même des Etats concernés. Le tour est joué : une certaine politique devenue magiquement la seule possible, raisonnable, sûre, crée une sphère monétaire située au-delà des Etats, au-delà des débats, au-delà des espérances politiques, au point d’en exclure les enjeux hors du champ politique. Et pour démontrer expérimentalement la « vérité » de ce tour de passe-passe, on crucifie la Grèce afin de montrer ce qui menace quiconque envisagerait d’aller à l’encontre de cette « vérité ».

” C’est toute la politique qui est reversée du côté de la simple administration des corps et des âmes par les gouvernants “, soulignent Laurence Duchêne et Pierre Zaoui. Alors l’argent peut tout englober, si bien que la politique de l’argent ne peut plus être que la politique que l’argent produit spontanément, “atomisant les individus, en les réduisant au rang de simples particules exploitables puis jetables dans les vastes flux de la finance internationale “. Ainsi le thème même de l’impuissance du politique, que Lionel Jospin paya si durement en 2002, présuppose une véritable politique de l’impuissance, sur laquelle s’unissent tous les partisans des derniers traités européens.

Penser à tout cela en écoutant les discours de l’actuelle campagne présidentielle permet d’en décrypter les ressorts essentiels, les non-dits, les présupposés et les enjeux. Quand la parole est d’argent, le silence endort.

N.B : A lire de toute urgence, on l’aura deviné, L’abstraction matérielle. L’argent au-delà de la morale et de l’économie, de Laurence Duchêne, et Pierre Zaoui, paru aux éditions de La Découverte en 2012.


Illustration citation par Marion Boucharlat pour Owni /-)
Texture par Essence of a dream/flickr (CC-by-nc)

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Fab Lab, la pharmacopée anti-crise http://owni.fr/2012/02/23/fab-lab-la-pharmacopee-anti-crise/ http://owni.fr/2012/02/23/fab-lab-la-pharmacopee-anti-crise/#comments Thu, 23 Feb 2012 07:32:18 +0000 Sabine Blanc et Ophelia Noor http://owni.fr/?p=98282

Imprimante 3D MakerBot au FacLab de Gennevilliers -- OpheliaNoor/Owni

“C’est un beau roman, c’est une belle histoire… “ Les fab labs (fabrication laboratory),  ces mini-usines collaboratives de prototypage rapide à commande numérique, fournissent souvent un storytelling à clouer le bec aux Cassandre des temps modernes, à base de réappropriation de la technique et de partage des connaissances.
Le cas du fab lab de l’université de Cergy-Pontoise, inauguré ce jeudi, en donne une nouvelle illustration. Fac Lab est le premier ouvert en France dans une université, son berceau d’origine puisque le concept a été élaborée au MIT par le professeur Neil Gershenfeld au début des années 2000. Cet atelier sera ouvert au public dès vendredi, conformément à la charte, dans des locaux à Gennevilliers (92). Il constitue la première brique d’un campus centré sur l’innovation numérique et les nouveaux médias.

Le site de l'université de Cergy à Gennevilliers accueille le FacLab -- OpheliaNoor/Owni

Les Fab Labs, ou le néo-artisanat

Les Fab Labs, ou le néo-artisanat

Fabriquer soi-même ce dont on a besoin, réparer, au lieu de consommer des objets que l'on jette au moindre ...

L’idée a germé voilà un an et demi dans la tête d’un duo atypique dans le milieu universitaire, Emmanuelle Roux et Laurent Ricard. Tous deux ne sont pas des chercheurs mais sont issus du monde de l’entreprise : elle, voix forte et convaincue, la trentaine, gérant une petite web agency en Vendée ; lui, la voix douce et convaincue, la cinquantaine, ancien de la R & D de Kodak, où son équipe travailla à la fin des années 90  sur un appareil photo intégré à un téléphone, en vain ; il a monté sa boîte de conseil en numérique après avoir quitté Thomson. Et ils donnent des cours à Cergy dans le cadre d’une licence développement web et web mobile. Le duo présentant l’efficacité certaine en mode “j’fais c’que j’dis, j’dis c’que j’fais”. La comparaison s’arrête là.

Genèse accélérée

On les avait croisé une première fois en mai dernier au THSF, le festival du hackerspace toulousain le Tetalab, entre deux imprimantes 3D. Le projet était déjà en route. Huit mois plus tard, c’est le temps des petits fours. Si Fac Lab est allé aussi vite, c’est que le concept de fab lab tombe à point nommé en cette période de crise économique. Emmanuelle Roux se souvient de la genèse :

J’avais d’abord un projet de fab lab en Vendée. En en discutant sur un salon de l’innovation avec un élu local, il m’a répondu : “il faut le faire maintenant car quand on voudra sortir de la crise, on aura besoin de lieux comme ça”.

Finalement, avant la Vendée, ce sera l’université de Cergy. Le concept fait tilt auprès de leurs différents interlocuteurs. Côté université déjà, que ce soit le directeur de l’UFR des Sciences et Techniques Jean-Luc Bourdon, pour qui le fab lab est une solution à une problématique quotidienne :

Laurent Ricard et Emmanuelle Roux au FacLab de Cergy, février 2012 -- OpheliaNoor/Owni

“Il y a plein d’enseignants de tous poils qui sont dans des silos, des gens qui font de l’innovation, des gens de passage, des étudiants, il faut un lieu intermédiaire qui fait la glu”, analyse Laurent. “Innovation, développement de nouvelles approches pédagogiques, transfert de technologie avec les industriels, vulgarisation scientifique à destination des élèves depuis la primaire jusqu’au lycée”, égrène Jean-Luc Bourdon, autant de publics et d’arguments qui l’ont poussé à soutenir le projet. 

“J’ai été séduit tout de suite, c’est assez génial, s’enthousiasme François Germinet, le vice-président stratégie de l’université. On peut fabriquer des objets avec des techniques qui ne sont pas compliqués, comme l’imprimante 3D, avec de nombreuses applications dans les domaines où nous travaillons : la santé, les polymères, le patrimoine… ” C’est ainsi que deux chercheuses du Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France travaillant sur des projets liés à l’obsolescence technologique et ses conséquences sur la conservation ont l’intention d’expérimenter la construction d’un prototype de numériseur de films de type multispectral et une machine de lecture universelle de vidéo, en partenariat avec l’Université de Gorizia en Italie.

Côté cursus, la licence pro web comportera un parcours objet connecté, puis petit à petit, des modules seront essaimés dans les filières existantes. À terme, à la rentrée 2013, un master 1 et 2 “fabrication numérique” verront le jour.

Jeunes créateurs d’entreprise

Côté entreprises, on ouvre aussi une oreille attentive. Car le fab lab a cet avantage de ne pas être incompatible avec des activités commerciale, même si la charte précise qu’“elles ne doivent pas faire obstacle à l’accès ouvert. Elles doivent se développer au-delà du lab plutôt qu’en son sein et bénéficier à leur tour aux inventeurs, aux labs et aux réseaux qui ont contribué à leur succès.” Jean-François Benon, le directeur général du CEEVO, le Comité d’expansion économique du Val d’Oise, a vite vu l’intérêt pour les jeunes créateurs d’entreprise de pouvoir faire du prototypage rapide.

La salle de soudure du FacLab de Gennevilliers -- Ophelia Noor/Owni

Partenaire de la fondation de l’université, Orange est aussi dans le tour de table. Loin des envies de mettre à bas l’industrie d’un Adrian Bowyer, le créateur de la RepRap, une imprimante 3D autoréplicante open source, Orange y voit un intérêt en terme de R & D :

L’expérimentation que nous avons menée à Grenoble nous incite à penser qu’avoir accès à un fab lab externe pérenne pourrait être utile à plusieurs de nos équipes de R&D.

Séduit sur tous les bords

Au final, droite, gauche, université, entreprise, le concept séduit, par-delà les étiquettes politiques. Emmanuelle :

Il faut une vraie alternative, il ne s’agit pas de dire ‘on fout tout le système économique à terre’. Il n’y a que les gens de droite qui ont le droit de parler d’économie, création de valeurs et il n’y a que les gens de gauche qui soient sociaux.”

Le fab lab se présente comme une solution séduisante pour ébaucher le futur d’une société post-technicienne débarrassée de ses excès, qui permet de créer de la richesse et pas uniquement au sens monétaire du terme.

“C’est une position personnelle, je pense qu’il faut il sortir de l’aire de la consommation, je suis adhérente de SEL aussi. La ressource existe déjà près de soi, ton voisin l’a peut-être. Cela permet aux gens de produire eux-mêmes, par contrainte ou par idéologie.

Mais ce n’est pas que des machines-outils, c’est le lieu, la rencontre, on n’a pas un seul lieu collaboratif en Vendée de rencontre, d’échange, à part le café du PMU. Les petits entrepreneurs comme moi n’ont pas d’accès à l’innovation, c’est très compliqué, il y a beau avoir OSEO, il faut pouvoir porter 40 -50% du capital dont tu as besoin, faire des dossiers.”

Et parmi les raisons pour lesquelles Jean-Luc Bourdon a soutenu le projet, il y a “le côté ‘tout-public’ et le côté ’social’ : donner la possibilité à des ados et des adultes sortis du système scolaire de pouvoir se rapproprier des savoirs et des savoirs-faire et aussi de partager leurs expériences.”

20 commandements pour une société autofabriquée

20 commandements pour une société autofabriquée

Pour accompagner la révolution des FabLabs, permettant à chacun de produire des objets grâce à des imprimantes 3D et ...

Un aspect qui a séduit aussi Jean-François Benon. Le Val d’Oise est en effet un département très jeune, avec quelques quartiers difficiles et leur lot de jeunes déscolarisés. Déscolarisés, bloqués par les circuits traditionnels coûteux et élitistes mais pas dénués de talent : “Ils ont une grande créativité, dans le domaine de la musique, du numérique, de la mode, du design, explique-t-il, leur permettre d’avoir accès à des outils et à de l’aide, tous les jours, c’est un moyen de faire ressortir leur créativité, de reprendre confiance, de rebondir, avec des projets personnels et pourquoi pas professionnels.” On comprend que Val de France, la communauté de communes qui comprend entre autres Sarcelle et Villiers-le-Bel, ait ouvert un œil très attentif. “On est persuadé que dans les années qui viennent, il y en aura beaucoup plus”, conclut Jean-François Benon. D’ores et déjà, la faculté s’est engagée à en ouvrir un en 2013 dans le Val d’Oise.

Outils et machines -- OpheliaNoor/Owni

Par-delà le territoire, un des objectifs à terme est de développer un réseau francophone de fac labs, en partenariat avec l’Agence Universitaire de la francophonie (AUF), à partir de mars. Et donc une opportunité de plus pour la faculté de “rayonner à l’international”, poursuit Jean-Luc Bourdon.

Le loup dans la bergerie

Dans le petit milieu des lieux de fabrication numérique collaboratifs et ouverts, fab lab, makerspace, hackerspace, le débat est vif et sans fin sur le financement. Faut-il des subventions ? Du public ? Du privé ? Laurent se souvient d’un débat sur le sujet à Toulouse lors d’une conférence sur les fab labs :

Les subventions s’assèchent, quels sont les différents modèles économiques qu’on peut mettre en place ? Il y avait une gêne, certains étaient recroquevillés face à la réalité : il faut aller trouver de l’argent.

Certains, comme à Cergy, obtiennent des fonds d’entreprises étiquetées “gros capitalistes”. En la matière, Orange a un petit passif peu glorieux : notre telco national a déjà lancé l’année dernière Thinging, un fab lab expérimental, enfin du moins un projet étiqueté fab lab ne respectant pas l’esprit initial puisqu’il ciblait un public restreint, “des étudiants du monde entier affinant leur cursus en informatique, électronique, design d’interaction et ergonomie pour monter des projets autour de l’Internet des objets”. Bref pas des “gamins paumés scolairement”.

Dans le fond, la machine à découpe laser - OpheliaNoor/Owni

Ce qu’ils reconnaissent : “Effectivement, il ne répond pas exactement à la charte des Fablabs du MIT, mais s’en inspire. Il existe de par le monde plusieurs initiatives dans la tendance des Fablabs. Orange essaie à travers Thinging! de s’en inspirer et pose, avec modestie et passion (sic), la question de l’usage de ces méthodologies dans l’univers de la recherche industrielle.” S’associer à un fab lab permet de soigner son image d’entreprise cool et à la pointe :

Nous choisissons aujourd’hui de soutenir cette initiative permettant aux étudiants une approche de l’innovation dans un environnement pluridisciplinaire, en raisonnance (sic bis) avec l’approche d’ « open innovation » d’Orange.

Emmanuelle défend ce choix d’un partenaire sujet à caution éthique :

“Je suis de culture pragmatique. Quand on décide de monter un projet avec l’université à la vitesse à laquelle on l’a monté, il faut des fonds. Si Orange veut apporter des fonds à la condition d’avoir leur logo sur les plaquettes de communication et encore sur le carton d’invitation, ils nous ont demandé de ne pas le mettre, je ne vois pas le problème. Si on peut amener l’esprit collaboratif, l’innovation ouverte dans Orange et aider la société à évoluer car on va apporter une nouvelle façon de travailler, impacter l’entreprise et la société de manière plus générale, je dis oui. Un accord stipule que personne n’a le droit de regard sur le contenu pédagogique.”

Le CAC40 entre dans les “fab labs”

Le CAC40 entre dans les “fab labs”

Des grands groupes industriels s'intéressent aux "fab labs", ces mini-usines collaboratives, citoyennes, ouvertes à tous et ...

Même point de vue d’Inouk Bourgon, du makerspace le NYBICC, un fab lab qui pour l’instant fonctionne sans subventions : “à titre personnel, ça ne me pose pas problème à partir du moment où ils ont des garanties. Les financeurs sont assez délicats pour ne pas avancer avec des gros sabots.”

Julien Bellanger, de PiNG, une association nantaise portant un fablab, avec des subventions publiques, est aussi dans l’expectative neutre, sans pousser de hauts cris au nom d’Orange : “Orange, c’est du mécénat à l’américaine, nous sommes plutôt sur du crowdfunding (financement par des particuliers). Ils vont être observés, l’enjeu porte sur trois points, l’ouverture au public, l’utilisation de logiciels libres et l’insertion du DIY (Do It Yourself, fais-le toi-même)  dans le cadre de diplômes. Est-ce qu’on bouge la faculté de l’intérieur ou de l’extérieur, par les étudiants ?”

Salle des imprimantes 3D - OpheliaNoor/Owni

En revanche, Alexandre Korber d’Usinette, qui se définit comme un mélange de hackerspace et de fab lab, sans subventions,  se montre plus sceptique :

Orange gagne toujours au final, ils font de l’entrisme.

Récupération politique

La question de la récupération politique se pose aussi bien sûr. Quoi de plus sexy qu’un fab lab à l’heure où les politiques n’ont que le mot “relocalisation” et “fabriquons français” sur les lèvres ? En ces temps où l’on revalorise le “lien social”, pour reprendre le cliché consacré ? Où les Trente Glorieuses et sa consommation effrénée semble un spectre absurde, une parenthèse dans l’histoire de notre développement économique ?

L’appropriation par le politique ne pose pas de problème en soi. Laurent :

Ma première réaction : c’est génial, plus il y en a qui le font, mieux ce sera, le concept n’est pas protégé. Mais est-ce que ce sera bien fait ? Si c’est juste pour coller une étiquette qui va dévaloriser le concept, juste pour l’effet d’annonce, c’est la pire des choses qui pourrait nous arriver, ça risque de dégonfler le vrai intérêt des gens.

“Oui j’ai peur qu’on ait des sollicitations à droite à gauche au milieu, chez les Verts, poursuit Emmanuelle. Déjà, on a trois autres sollicitations en cours, on ne répond pas volontairement par manque de temps.” Ils souhaitent pour l’instant garder cette démarche agile, qui leur a permis d’avancer vite et en respectant l’état d’esprit, sans partir dans des usines à gaz trop institutionnelles.

Pour l’heure, ils se contente de mener à bien le projet initial de La Forge des possibles. Chi va piano va sano, après des débuts sur les chapeaux de roue. Peut-être trouveront-ils le temps de réaliser les projets qui trottent dans la tête : du modélisme et une RepRap, pour Laurent, une lumière de studio radio et une boutonnière synchronisée avec statut Facebook pour Emmanuelle.


Photographies par Ophelia Noor pour Owni /-)
Ouverture au public : à partir du vendredi 24 février, tous les jours de la semaine de 13 heures à 18 heures, avec un nocturne le mardi jusqu’à 21 heures dans un premier temps.
Accès : dans les locaux de l’université de Cergy-Pontoise, à Gennevilliers, avenue Marcel Paul, Z.A.C. des Barbanniers. Détails ici.

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Les erreurs de frappe du réel http://owni.fr/2011/12/06/les-erreurs-de-frappe-du-reel/ http://owni.fr/2011/12/06/les-erreurs-de-frappe-du-reel/#comments Tue, 06 Dec 2011 07:31:31 +0000 Jean-Paul Jouary http://owni.fr/?p=88847

Les vraies richesses sont celles de la nature. C’est moins leur acquisition que l’usage qui est l’objet de la science économique. Aristote

Il y a vingt cinq siècles, Aristote établissait une distinction entre deux usages de la monnaie : inventée pour faciliter les échanges, comme moyen intercalé entre deux marchandises propres à satisfaire des besoins humains, la monnaie peut aussi servir de point de départ et d’arrivée d’une autre sorte d’échange. Dans ce cas, elle devient une fin en soi : j’investis mon argent de sorte que plus d’argent me revienne. Et dans ce cas, les besoins humains deviennent des moyens d’enrichissement, si bien qu’Aristote excluait cette circulation monétaire de l’économie, les seules “vraies richesses” étant pour lui “celles de la nature” (dans une société esclavagiste le rôle du travail ne peut apparaître dans la formation de la valeur) : “C’est moins leur acquisition que l’usage qui est l’objet de la science économique” . Formidable découverte : tout enrichissement par voie monétaire se retourne contre l’économie (“réelle”, dit-on aujourd’hui) et tourne le dos à la satisfaction des besoins humains.

Vingt-cinq siècles plus tard, un bruit qui court sur une banque, une faute de frappe d’une “agence de notation”, une déclaration sur l’état d’un pays, et voilà des salaires réduits, des usines qui ferment, des gouvernements qui tombent, des services publics que l’on démantèle. L’époque est vertigineuse : ce n’est plus la finance mais quelques mots sur la finance qui brisent des millions de vies. Et loin d’entraîner un débat sur les moyens de casser cette logique mortifère, ce gâchis matériel et humain devient aussitôt un argument de campagne électorale : chaque candidat est sommé de dire comment il compte obéir aux exigences des agences de notations et aux organismes financiers qui en énumèrent les exigences.

C’est ainsi que ceux-là mêmes qui dissertaient sur la finance comme moteur essentiel de l’économie découvraient il y a trois ans que cette finance jouait contre « l’économie réelle », ce qui constitue un aveu que les marchés financiers organisent bien une “économie irréelle” dont ils font le principe même de l’organisation du réel. Aristote, Rousseau et Marx avec lui, nous demanderaient s’ils étaient parmi nous, par quel prodige un peuple qui a son appareil productif et son savoir-faire, ses besoins et ses moyens, peut en quelques jours être déclaré en faillite et condamné à plus de pauvreté pour le plus grand nombre.

En 1967, dans un livre à relire et méditer, La société du spectacle, Guy Debord écrivaient quelques phrases qui résonnent fort aujourd’hui :

Le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis.

Il parlait d’une “évidente dégradation de l’être en avoir” et d’un “glissement généralisé de l’avoir au paraître”. “Le spectacle est le gardien de ce sommeil” et à sa racine on trouve “la spécialisation du pouvoir”. C’est fait : la vie est désormais soumise à des signes, des mots, des images au travers desquels les humains sont soumis à certaines formes de domination économique et politique.

Le symbole restera dans l’histoire : la Grèce et l’Italie viennent de se voir imposer deux dirigeants issus de la même institution financière américaine (Goldman Sachs) qui n’a pas peu joué dans la crise financière mondiale, dont ils sont chargés de faire payer les conséquences à leurs peuples. C’est un métier : des organisations internationales aussi discrètes qu’importantes forment à ce genre de tâches politiques, et ce n’est pas par hasard si les deux dirigeants grec et italiens sont membres de la “Commission trilatérale” et du ” Club Bilderberg”. La France n’est pas en reste : toute la campagne présidentielle en cours est d’ores et déjà traversée par le spectacle de l’irréel promu démiurge du réel.

NB : A lire, bien sûr, Aristote (Politiques), Rousseau (Projet de constitution pour la Corse), Marx (Le capital, Livre I) et Guy Debord (La société du spectacle). Rien n’est plus moderne, même si les analyses de la crise financière occasionnent un grand nombre d’ouvrages passionnants.


Poster réalisé par Marie Crochemore pour Owni /-)
Illustration de Temari09 cc-bync via Flickr

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Les data en forme http://owni.fr/2011/10/31/les-data-en-forme-2/ http://owni.fr/2011/10/31/les-data-en-forme-2/#comments Mon, 31 Oct 2011 08:00:12 +0000 Paule d'Atha http://owni.fr/?p=85048 Présenter les volumes d’importations et d’exportations des pays du globe, depuis 1962 : complexe ? Un peu, mais the Observatory of Economic complexity (l’Observatoire de la complexité économique), ne recule pas devant la difficulté, comme son nom l’indique. Son but est de “cartographier les chemins vers la prospérité”.

Pour cela, ils proposent, outre un atlas papier bien dense, une application interactive qui permet ainsi de visualiser d’un coup d’œil les évolutions des échanges commerciaux des pays. Le tree map, associé à la timeline, est particulièrement efficace. Testez sur les importations des États-Unis de 1962 à 2008, et regardez les carrés bruns (le pétrole) et bleus clairs (les véhicules). La hausse est impressionnante.

7 milliards d’humains et moi et moi et moi

Le 31 octobre, la population mondiale atteindra les 7 milliards, d’après un rapport de l’ONU. Un chiffre qui en a inspiré plus d’un cette semaine, dans la galaxie data.

Les graphistes de la société Éclairage public ont ainsi proposé un “tour de l’humanité en une infographie”. Le monde est représenté dans un cercle, et la valeur (suivant les thématiques : âge, sexe, langues, localisation, religion, conditions) vient s’afficher au-dessus à la manière des graphiques en donuts.

Le choix d’un principe graphique unique pour toutes les représentations facilite les comparaisons et permet de retenir aisément quelques éléments clés. Au hasard : l’espagnol est autant parlé que l’anglais (4,8% de la population mondiale), 48% de la population vit avec moins de 2 € par jour, 13,3% souffrent de famine.

La BBC et The Guardian ont conçu une application similaire mettant en perspective, non seulement ce chiffre sacré de 7 milliards, mais l’ensemble des données qui y sont reliées : espérance de vie, croissance démographique des pays du globe, etc.

La BBC, qui a visiblement – et à raison – un faible pour la personnalisation des données (rappelez-vous de How big really et de How many really qui reliait l’importance des événements historiques ou des catastrophes naturelles à votre propre zone géographique ou votre nombre d’amis Facebook), propose cette fois-ci de découvrir votre “numéro d’humain” ou plus exactement de savoir combien de personnes vivaient déjà sur cette terre le jour de votre naissance. Ainsi, Paule d’Atha, selon des calculs hautement scientifiques, et surtout si elle était une vraie personne, aurait été le 4 379 504 601e humain de cette planète.

Vous pouvez également voir les données pour votre pays, selon votre sexe et obtenir un résultat d’ensemble.

We are all data

Data + humain est une équation qui a également inspiré le designer Evan Anthony pour son projet Bits and Base Pairs. Ce dernier est parti de l’idée que l’ensemble des informations contenues dans notre ADN pouvait être compressé jusqu’à 4MB (c’est-à-dire la part réellement “individuelle” de chaque génome). De ce lien entre données digitales et données génétiques, il en a tiré une poétique vidéo.

Plus terre-à-terre, Craig McAnuff, graphic designer, s’est offert pour ses 22 ans une petite data visualisation de sa vie, sobrement intitulée “plan.my.life”.

Il a disposé, autour d’un cercle, tant ses projets professionnels (“get a job”, “become a teacher”, “retire”) que sentimentaux (“get married”, “have children”) ou de loisirs (“Japan, life time dream trip”), avec des précisions parfois étranges (“more children, with american accent”). Craig McAnuff précise qu’il s’agit surtout d’un projet étudiant et que, en tant que croyant, “this is just a visual of how I want parts of plan of my life to map out, but it’s all in God’s hands” (“c’est juste une image représentant la manière dont je voudrais que les différents aspects de ma vie se déroulent, mais tout ça est entre les mains de Dieu“). On est rassurés.

Revenons à du sérieux. Nous avons bien aimé cette cartographie simple mais parlante de la diffusion de l’énergie nucléaire, par la BBC qui représente le nombre de réacteurs nucléaires, par pays, entre 1955 et 2011. Radical.

Minute rétro

Il y a quelques semaines, le Guardian republiait ce qu’il considérait être son premier travail de datajournalisme, remontant à 1821.

Autre preuve de l’intérêt de se plonger dans le passé : Edward Tufte, professeur de statistiques, d’économie, de design d’informations, surnommé “le Léonard Vinci des données” par le New York Times, mettait en valeur sur son blog cette semaine le travail de Megan Jaegerman, qui a produit parmi les plus belles infographies du Times.

Parcourir ses plages sont comme une balade gentiment nostalgique dans l’infographie des années 1990. Et qui incarne particulièrement ce qu’Edward Tufte écrit à propos de Megan Jaegerman : “elle avait l’âme d’une journaliste, qui se retrouve à utiliser des graphiques, des tableaux et des illustrations – aussi bien que des mots – pour expliquer ses infos.” Difficile de mieux définir le journalisme de données, en fin de compte.

On apprend également plein de choses en se plongeant dans ces infographies : qu’un chat peut coûter jusqu’à 450 dollars par an à son propriétaire, ou comment faire un saut réussi depuis un plongeoir de dix mètres.

A l’inverse, cette infographie de Job Vine, qui représente le parcours d’embauche chez Google, n’est pas avare en formes et en couleurs… Et pourrait bien vous faire réfléchir à deux fois avant de postuler chez eux, sauf si vous ne regardez que la partie “salaires”…

Au croisement de la cartographie et de l’œuvre d’art, l’excellent site Brain Pickings met en valeur le travail de Paula Scher et de ses cartes. Un coup d’œil valant mieux que des longs discours, on vous laisse admirer.

Hope n’data

Deux initiatives à saluer sur la planète Open Data cette semaine : l’ouverture du site des données publiques de la Ville de Montréal (oui encore eux) et du gouvernement espagnol : qui fait d’ailleurs un travail particulièrement intéressant sur son site dédié au tourisme, avec des infographies colorées et sympathiques.

Du travail pour les vacances

Pour ceux qui s’ennuient pendant leurs vacances, on vous rappelle que le concours CheckMyMap, pour réaliser un nouveau plan du métro parisien, court jusqu’au 4 novembre.

Petit résumé des enjeux : lancée il y a presque un an, l’application CheckMyMetro a pour vocation de permettre aux usagers du métro parisien de s’échanger des informations sur l’état du réseau (retards, présence de musiciens, et… des contrôleurs, parfois aussi). Son fondateur Benjamin Suchar, a souhaité améliorer ce service en proposant aux utilisateurs de consulter les horaires et le plan du réseau. La RATP a alors demandé à Apple de bloquer l’application pour violation de la propriété individuelle qui s’applique sur le plan du métro. Pour contourner cet obstacle, CheckMyMetro a lancé avec l’agence Creads, l’opération CheckMyMap pour designer un nouveau plan du métro parisien. Tous les détails ici.

En parlant de RATP, nous n’avons pas pu nous empêcher de remarquer que même la Bible avait ouvert ses données avant la société de transports. Cette infographie a appliqué aux différents épisodes des livres de la Bible la technique de l’analyse de sentiment (positif/négatif). Résultat : si vous êtes dépressifs, évitez le Livre des Rois.

Surtout, allez jeter un coup d’œil au surprenant site openbible.info qui permet entre autres de télécharger les données géolocalisées de la Bible. A quand un crowdsourcing des miracles ?

Data, WTF

Pour finir cette veille de la semaine, deux liens un peu “What the f* ?” que nous avons eu du mal à catégoriser mais qui nous ont interpellés.

Baroque.me visualise la première Prélude des Suites pour violoncelle de Bach de manière mathématique. Le projet représente en effet les notes comme des cordes et transpose leur longueur et leur structure selon des points. Ou comment montrer de façon interactive et novatrice que la musique classique répond à des schémas organisationnels précis.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Enfin, bonne nouvelle : la data s’invite à votre table. Pour ceux qui auraient du mal à cuisiner et assortir leurs aliments, l’application par FoodParing vous permet de sélectionner un ingrédient (parmi une centaine dans la version gratuite) et de visualiser avec quel autre type d’aliments (ou de boisson) il se marierait le mieux : plus l’élément est proche, mieux il accompagnera l’ingrédient.

Bon datappétit.


Retrouvez les précédents épisodes des Data en forme !

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http://owni.fr/2011/10/31/les-data-en-forme-2/feed/ 5
Les prophètes du numérique sur le divan http://owni.fr/2011/10/06/le-charisme-d-un-leader-economie-steve-jobs-apple/ http://owni.fr/2011/10/06/le-charisme-d-un-leader-economie-steve-jobs-apple/#comments Thu, 06 Oct 2011 07:50:19 +0000 Denis Colombi (Une heure de peine) http://owni.fr/?p=79703 Dans la liste des évènements qui, cet été, ont secoué la planète – comprenez les classes supérieures urbaines salariées d’Europe et des États-Unis – on peut s’attarder sur l’annonce, tonitruante à une échelle toute médiatique, du retrait de Steve Jobs des affaires et d’Apple. L’homogénéité du torrent de lamentations qui a suivi témoigne en effet de la place particulière acquise par le barbu à col roulé : un pouvoir charismatique qui n’est pas moins destructeur en économie qu’en politique.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Steve Jobs renonce à la présidence d’Apple en précisant bien que « hélas le moment est venu » de reconnaître qu’il n’a plus les capacités d’exercer cette responsabilité. Je n’écris pas ces lignes par obligation mais elles me causent une vraie tristesse que j’ai besoin de partager.
Je ne trouve pas le bonhomme sympathique mais personne n’en a rien à foutre. Je le rappelle ici seulement par honnêteté. Sa parano, sa passion pour les systèmes fermés me choquent. On s’en fout.

Ce bref extrait du billet que le journaliste Francis Pisani consacre sur son blog au départ à la retraite le plus commenté de l’année illustre à lui seul toute la puissance charismatique du personnage de Steve Jobs, et résume, en même temps, la tonalité générale de tous les autres commentaires qui ont pu être faits. En un mot : Steve Jobs est au-dessus de tous – et de nous par la même occasion – et qu’importe ce qu’il ait pu faire, nous lui pardonnerons tout. Steve Jobs a bénéficié, et bénéficie encore, d’une aura particulière qui lui a permis de faire ce qui aurait été inacceptable venant d’autres.

L’intelligence ne fait pas le leader. La construction sociale, si.

Comme tout charisme, celui de Steve Jobs n’a pas besoin de résider dans des capacités exceptionnelles réelles : il suffit que les autres, et plus particulièrement un petit groupe actif rassemblé autour du leader, soient convaincus de l’exceptionnalité de celui-ci. C’est ce que montre Ian Kershaw à propos d’Hitler qui, quand on y pense, n’avait pas grand chose d’objectivement charismatique. Évidemment, comparer quelqu’un, Steve Jobs ou un autre, à Hitler risque toujours d’entraîner les réactions épidermiques de ceux qui ne veulent pas qu’on tire la moindre leçon de ce qu’ils voudraient être une parenthèse historique. Pourtant, ce que nous apprend le parcours d’Hitler, c’est bien que tout charisme est toujours une construction sociale, une croyance qui n’a nul besoin que le leader soit véritablement plus fort que les autres, pas plus qu’un meilleur leader ne sera forcément reconnu comme charismatique.

La magie du charisme de Steve Jobs ne réside pas dans une vision véritablement plus profonde que celle des autres ou de qualités gestionnaires, informatiques ou de leadership qu’il serait le seul à posséder. Cela ne veut pas dire qu’il ne les a pas effectivement – je ne l’ai jamais rencontré, difficile d’en juger – mais que d’autres personnes les avaient et n’ont pas connu la même héroïsation. C’est donc d’abord la façon dont a été mise en récit son parcours, avec ce qu’il faut de légendes, de mystères, de traversées du désert et tout ce qu’il fallait pour respecter un canevas finalement déjà écrit, qui lui a conféré son charisme.

Et celui-ci, loin d’être individuel, ne fait que concentrer un double travail collectif : un travail de production de la légende, entretenu activement tant par Apple que par ses fans, et un travail de production classique, de biens et de services. Steve Jobs n’a pas crée seul l’iPhone, mais sa présence fait disparaître tous les ingénieurs, designers, créatifs et autres commerciaux qui l’ont rendu possible, de la même façon que le chanteur fait disparaître le travail du compositeur ou du parolier dans son interprétation.

Steve Jobs avait donc du charisme. Socialement produit, certes, mais vous serez peut-être tenté de me dire « et alors ? ». Et alors, il se trouve qu’il y a un auteur qui s’est particulièrement intéressé à cette question du charisme, un certain Max Weber. Et il s’est aussi intéressé au capitalisme et à l’économie.

Que nous dit Max Weber sur le charisme ? Beaucoup de chose. Retenons celle-là : le charisme est le mode d’exercice du pouvoir privilégié par les prophètes. La religion fournit une matrice de la domination, politique ou économique. Si le chaman s’appuie sur la tradition et le prêtre sur l’institution, le prophète s’appuie sur l’exceptionnalité qu’on lui prête – d’où l’importance, par exemple, des miracles (pas de la magie : la magie est une technique de chaman qui respecte des règles anciennes, les miracles sont quelque chose qui n’appartient qu’au prophète).

À la fois à cause de cela et en conséquence de cela, le prophète est celui qui bouleverse l’ordre ancien : il nous dit “ce qui a été est terminé, table rase de tout ça, maintenant les choses seront différentes”. Jésus Christ n’a pas fait autre chose. Calvin, qui n’est pas un prophète au sens religieux mais au sens sociologique, aussi.

Capitalisme = accumulation = profits + investissements

Bouleverser l’ordre ancien : c’est ce qui était nécessaire à la naissance du capitalisme. Pendant des siècles, les hommes ont travaillé et ont parfois dégagé un surplus, que l’on appellerait profit. Lorsque c’était le cas, soit ils l’épargnaient en prévision de jours moins heureux, soit ils le consommaient de façon rituelle et festive. Et puis certains se sont mis à utiliser ce profit pour le réinvestir dans leur entreprise. Et ils ont cherché un profit encore plus grand. Non pas pour le consommer, mais pour le réinvestir, et en obtenir un encore plus grand encore. Et ainsi de suite. L’accumulation donc : le capitalisme. Ce qui a permis cette transformation, c’est la force prophétique de la Réforme calviniste : c’est elle qui en imposant l’idée de pré-destination a pu convaincre des hommes de changer radicalement le comportement.

Quel rapport avec Steve Jobs ? A bien des points de vue, Steve Jobs a aussi contribué à balayer l’ordre ancien pour imposer des règles nouvelles. Et il ne l’aura jamais autant fait qu’à la période où son charisme a été le plus reconnu. Faire basculer massivement les individus dans des systèmes fermés alors qu’ils utilisaient jusqu’alors des systèmes ouverts, mettant à bas le plus gros de l’idéologie libertaire qui avaient présidé à la création et au développement d’Internet : voilà, sans doute, le plus grand héritage de Jobs. Il fallait une légitimité charismatique pour faire accepter l’idée que l’on allait rentrer dans un système où une entreprise pourrait exercer sa propre censure – Apple ne veut pas de pornographie sur ses appareils, mais autorise ça (retiré seulement du marché français…). Il fallait la légitimité charismatique pour imposer un accès à la presse et aux livres pour le moins discutable.

Apple a très largement redéfini les règles du jeu économique. Mais elle ne l’a pas fait à cause de sa taille, encore moins à cause de l’efficacité de ses propositions qui auraient été dûment sélectionnées par une main invisible infaillible. Elle a pu le faire grâce à la construction charismatique de son leader. De façon classique, elle est aujourd’hui confronté à la question de la routinisation du charisme : comment transformer le pouvoir et la légitimité pour qu’ils puissent vivre sans le leader ?

Mais qu’importe finalement ce que deviendra Apple. Les changements insufflés dans les façons de penser, les conceptions de l’économie et du web, les relations entre les différents acteurs – internautes et entreprises surtout – ont plus de chances de survivre que la boîte elle-même. Le capitalisme a finit par vivre sans le protestantisme : il est devenu indépendant, et s’est imposé à tous sans avoir besoin du support charismatique qui l’a engendré. Il y a fort à parier que la fermeture des systèmes informatiques survivra à Steve Jobs et même à Apple. Pas sûr que ce soit une bonne nouvelle.

Ce que nous apprend cette histoire, c’est qu’en économie comme en politique, la force de la légitimité charismatique, la puissance du prophète, est sans doute la seule à même de rebattre les cartes. Le capitalisme évolue sans doute moins au rythme des contraintes et des découvertes techniques, des goulots d’étranglements et des nouveaux marchés, des variations du stock de capital et de celles des marchés financiers qu’à celui de ses propres prophètes et de ses ennemis.

On peut s’amuser à les repérer dans le paysage actuel : là, certains en appellent à la “moralisation”, ici, d’autres veulent plus encore de libéralisation, un peu plus loin certains en appellent à la “démondialisation” tandis que les autres veulent mondialiser plus, et un peu partout on promet le développement durable, l’économie verte ou post-carbone, ou encore la décroissance… (la liste n’est pas exhaustive). Et comme tous les prophètes, on passe souvent plus de temps à s’engueuler avec ses amis pour savoir lequel est le plus béni qu’à lutter effectivement contre ses adversaires. Qu’est-ce qui permettra aux uns ou aux autres de gagner ? La réponse réside sans doute dans les conditions d’apparition d’une légitimité charismatique. Mais ça, c’est une autre histoire.

Illustration Flickr CC PaternitéPas d'utilisation commerciale Kominyetska et Paternité bfishadow

Billet initialement publié sur Une heure de peine sous le titre Steve Jobs, sur le charisme en économie

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http://owni.fr/2011/10/06/le-charisme-d-un-leader-economie-steve-jobs-apple/feed/ 54
[ITW] Un lobbyiste numérisé en campagne http://owni.fr/2011/10/05/itw-un-lobbyiste-numerise-en-campagne-ps-thieulin/ http://owni.fr/2011/10/05/itw-un-lobbyiste-numerise-en-campagne-ps-thieulin/#comments Wed, 05 Oct 2011 13:50:59 +0000 Guillaume Ledit http://owni.fr/?p=82158

Fondateur dela Netscouade, une agence de communication et d’influence sur Internet, Benoît Thieulin devrait jouer un rôle important dans les opérations de lobbying du PS sur Internet pendant la présidentielle. En 2007, il coordonnait la campagne web de Ségolène Royal. Et jusqu’au mois de juin 2011 il pilotait la communication de la campagne pour la primaire d’Arnaud Montebourg. Analyses et confidences sur les évolutions numériques des dernières années et leurs implications pour les candidats à la présidentielle de 2012.

Dans les différents partis, on entend dire qu’une campagne électorale ne se gagne pas sur le web. Qu’en pensez-vous ?

On pourrait sortir du sujet pour lui trouver une illustration plus forte. Il y a beaucoup de journalistes qui ont basculé de la “techno-méfiance” à la “techno-béatitude” à l’occasion du printemps arabe. En disant en particulier qu’il fallait bien reconnaître que cette fois-ci, la révolution a eu lieu sur Internet. Je pense qu’il faut préciser les choses. Une révolution, ça se fait dans la rue.

Et Internet a joué un rôle absolument clé, à mon avis à deux points de vue : d’une part le façonnement des esprits, donc au fond un travail culturel qui a probablement armé dans les têtes les révolutions arabes, et d’autre part ce que certains appellent la synchronisation. Le problème que l’on rencontre à ce moment là est de savoir comment faire pour descendre massivement dans la rue. Et là, Internet joue un rôle clé. Tous les outils des médias sociaux permettent de pouvoir programmer une mobilisation sur le terrain de manière extrêmement efficace et rapide. Les révolutions arabes ont-elles eu lieu sur Internet ? La réponse est clairement non. Est-ce qu’elle n’auraient pas eu lieu sans Internet ? La réponse est probablement oui.

En terme d’outils, également ?

Internet ne se joue pas sur Internet. La grande nouveauté de la campagne d’Obama, et probablement aussi ce que nous montre l’exemple des pays arabes, c’est qu’Internet aujourd’hui est autant un outil d’information qu’un outil d’organisation et de mobilisation dans le monde physique. Ce serait un contresens d’imaginer que l’organisation et la mobilisation, parce qu’elles se font sur Internet, ont pour objectif Internet. Obama utilise Internet pour envoyer un million de personnes frapper à des portes ou passer des coups de téléphone. Les révolutions arabes utilisent Internet pour organiser leurs manifestations dans la rue. Internet ne sert plus uniquement à organiser un terrain sur Internet, c’est une plateforme d’organisation et de projection sur d’autres terrains.

Il faut arrêter d’imaginer que les mondes sont cantonnés. Aujourd’hui, je ne dirai plus qu’Internet est un nouvel espace social, mais plutôt qu’Internet est imbriqué, entrelacé dans notre vie sociale.

“Internet ne veut plus dire grand chose”

C’est la différence avec 2007 ?

Pas vraiment, puisqu’en 2007, tout cela était en germe. Je pense qu’en fait, Internet ne veut plus dire grand chose. Je parlerai plutôt de “monde numérique”. La question est plutôt de savoir si on peut se passer du numérique et de ses problématiques dans une campagne. La réponse est clairement non. Ensuite, ce même numérique s’instille dans toutes les autres dimensions d’une campagne. On est donc obligé d’en tenir compte. Il y a quatre ou cinq ans, Internet était un sujet quasi-en soi. Aujourd’hui, Internet lui-même ne veut plus dire grand chose, et les questions tournent beaucoup plus autour des interactions numériques, de l’information digitale.

Vous pensez que c’est un sujet qui doit être pensé comme transversal, notamment par les états-majors des partis? Le PS par exemple n’a plus de secrétaire national chargé du numérique…

Qu’il n’y ait plus de secrétaire national au numérique n’est pas forcément un mal. Je suis en accord avec l’idée d’un numérique touchant tous les secteurs. Pourtant il semble judicieux de faire du cas par cas pour juger de son utilité. Aujourd’hui, l’imbrication entre le numérique et le physique est totale, et ça n’a pas grand sens de vouloir séparer les sujets. Les argumentaires sont pensés, conçus et diffusés en grande partie sur Internet. Ce n’est pas un sujet numérique en soi. En revanche, la fluidification de ces échanges ou la manière avec laquelle ils peuvent être conçus grâce au numérique impactent la campagne.

Par exemple, on ne peut pas faire plus physique qu’un meeting. Et pourtant, pour faire venir du monde, pour lier ensuite la relation avec ceux qui vont y aller ou la réflexion sur les sujets qui devront être abordés par le politique, on a besoin du numérique. Ce qu’a montré Obama et qui était très fort, c’est qu’aujourd’hui il faut unifier la chaîne de commandement. Il n’y a plus de campagne Internet d’un côté et de campagne physique de l’autre. On n’a pas pu le faire en 2007, parce qu’il était trop tôt.

C’est ce qui semble se dessiner pour 2012 ?

J’espère que ce sera le cas pour 2012 ! Il ne doit plus y avoir de déconnexion. La prise de conscience du fait que le numérique s’est emparé de tous les sujets et qu’il est nécessaire semble être effective

Au niveau de l’UMP et du PS en tous cas, des outils sont mis en place, via la géolocalisation par exemple. L’échec des Créateurs de possibles, notamment, peut-il s’analyser par une absence de prise en compte des questions numériques?

Bien sûr. Il est évident que le PS et l’UMP ont senti qu’il y avait quelque chose à faire, en comprenant vaguement qu’Obama avait innové dans sa campagne, notamment sur Internet. Gauche comme droite ont envoyé des gens là-bas. J’ai moi-même fait partie de la mission Obama pour la gauche. Et tous ont voulu en tirer quelque chose. Il se trouve qu’il y a eu une différence majeure dans les deux analyses.

D’un côté, il y a eu compréhension qu’en fait, la grande nouveauté de la campagne d’Obama n’avait pas été dans l’action sur le terrain numérique (Internet comme support du débat d’idée) mais qu’au contraire, la nouveauté se situait sur des questions d’organisation logistique et de mobilisation, qui se faisaient à partir d’Internet, mais pour aller à la conquête de terrains physiques.

Au début de la conception de la Coopol , quand on avait des échanges par média interposés avec le camp d’en face, la question qui émergeait était : “est-ce qu’Internet doit servir comme plate-forme de débats ou est-ce qu’au fond la question n’est pas plus basique, plus concrète, plus logistique et opérationnelle?”. Un parti doit mettre à disposition des outils pour favoriser l’organisation interne d’une campagne.

Pour moi, un parti politique a deux fonctions essentielles : être un système qui fait émerger des élites politiques et ensuite, organiser logistiquement la conquête du pouvoir. Sur ce point, Internet peut jouer un rôle absolument essentiel. La CooPol, ce n’est jamais qu’essayer de traduire dans un environnement français cette logique d’organisation et de mobilisation. Ce sont des outils très simples. On est parti du community organiser en se disant que l’équivalent au PS était le secrétaire de section, et on s’est demandé ce dont concrètement il avait besoin. Les bonnes idées sur Internet ne sont pas forcément hyper-complexes. Twitter ça tient en 140 caractères et c’est un outil d’échange d’informations et de partage. Le mec a eu une idée géniale, mais ce n’est pas une grammaire complexe. Beaucoup d’innovations technologiques sont en réalité des innovations d’usage et des innovations sociales. Elles ne sont pas hyper-compliquées. La CooPol, cela sert à organiser des réunions, des listes de diffusion ou un tractage…

Et ça fonctionne, le parti le promeut?

Oui, ça fonctionne pas trop mal et le parti le promeut. Par rapport à la sociologie du PS, là où les secrétaires de section sont plutôt jeunes et plutôt geeks, ça marche bien. Évidemment, cela fonctionne mieux dans les zones urbaines que dans les zones rurales, mais globalement ça marche pas trop mal. On ne révolutionne pas complètement le parti mais cela pose les jalons d’une organisation nouvelle.

Ce qui est aussi intéressant c’est que l’UMP, au lancement de la CooPol, a eu cette phrase terrible : “ils sont en train de faire un intranet pour apparatchiks”. C’est marrant, parce que cette phrase se voulait méchante mais que sans s’en rendre compte, le parti majoritaire mettait le doigt sur ce qui allait faire le succès de la CooPol : c’est un outil assez basique, mais c’est ça qui marche.

“La grosse nouveauté de 2012, c’est une forme de re-médiation”

Dans cette campagne, il y a aussi une évolution concernant ce que certains appellent “l’infowar”, ou guerre de l’information. Les choses ont évolué dans ce secteur depuis 2007, et il semblerait que les partis aient pris conscience de cette nouveauté, notamment par l’utilisation des réseaux sociaux.

Cela amène à parler du deuxième effet, peut-être le plus novateur, et au moins aussi important que la mobilisation et l’organisation logistique pour les appareils : Internet est devenu l’espace essentiel du débat public.

Beaucoup plus que la télévision, mais pas opposé à celle-ci. Internet vient souvent en complément de la télévision. La télévision reste un élément-clé du débat public, notamment pour fixer l’agenda politique. Si Nicolas Sarkozy va au journal de 20 heures pour parler de sécurité, tout le monde parlera de sécurité. Vous aurez beau dire sur Internet que vous voulez parler de l’inefficacité des caméras de surveillance, on parlera de sécurité. En revanche, ce débat public a moins lieu à la télé, pour une raison très simple: les gens ont envie de participer.

Et quand vous regardez un débat à la télévision, vous le faites par procuration, vous ne débattez pas, et ce n’est pas envoyer trois SMS qui change quelque chose. De plus en plus, quand vous regardez le journal ou un talk-show politique, ça déclenche, pour une partie encore minoritaire des spectateurs, de la discussion ou de la recherche d’information sur Internet.

Le centre de gravité du débat public s’est déplacé des anciens médias vers les nouveaux. Et dans les nouveaux, il y a des règles qui elles aussi ont évolué depuis quatre ou cinq ans. A cette époque, il n’y avait pas 25 millions de Français sur Facebook, mais une élite de blogueurs surinformés qui adoraient aller à la source de l’information, sur les sites des partis politiques notamment. Je pense que ce qu’on a vécu en 2006-2007, cela a été une forme de désintermédiation qui s’est poursuivie mais qui a été beaucoup au bénéfice des blogueurs et des politiques. En gros, ils discutaient directement ensemble sur Internet. Je pense que cette parenthèse se referme globalement. La blogosphère ne disparaît pas mais redevient ce qu’elle est au fond: un domaine d’expertise très intéressant. En revanche, la forme qui venait concurrencer les journalistes et éditorialistes a fortement baissé. Et les 25 millions de Français sur Facebook y discutent tous les jours ou sur d’autres médias sociaux, de politique. Ils en discutent peu et ne vont pas avoir le temps ni l’envie de décortiquer un discours entier de François Hollande ou de Nicolas Sarkozy. En revanche, ils vont discuter. Et comment ? A partir d’informations qu’ils vont trouver sur Internet et plutôt dans des formats enrichis.

C’est la grosse nouveauté de 2012 : il y a une forme de re-médiation. Les internautes ont besoin de nouvelle médiation numérique, et ces nouvelles médiations vont s’incarner dans des contenus enrichis, ce n’est pas pour rien que j’en parle à OWNI.

“Les journalistes sont en train de revenir au centre du débat public”

Ça veut dire qu’un acteur traditionnel largement régénéré par Internet émerge avec une fonction clarifiée. Je pense que les journalistes sont en train de revenir au centre du débat public. Ils le sont surtout sur Internet, avec de nouveaux types de moyens et de nouvelles missions : il s’agit moins du monopole de la production d’information que du décryptage et de l’analyse, sur des formats pédagogiques. Par exemple une infographie qui me compare les programmes fiscaux de Sarkozy et de Hollande me rendra beaucoup plus service qu’un billet gigantesque d’un blogueur fiscaliste. Cette différence résume probablement la différence qu’il y aura entre 2007 et 2012.

2007 c’était l’heure de gloire de la blogosphère, les partis politiques discutaient avec une élite surinformée que sont les blogueurs. Aujourd’hui, on vit une forme de re-médiation, et le débat public se fait sur Internet, mais avec de nouveaux types de journalistes, plus décrypteurs et plus pédagogues.

Effectivement, ce qui se prépare dans certaines rédactions tourne autour de ces questions. En revanche, il y a de sujets qui peuvent émerger des réseaux sociaux, qui ne sont pas à l’agenda mais qui peuvent être repris par les partis politiques. La perméabilité entre médias dits “traditionnels” et médias en ligne est accrue par rapport à 2007. On parlait de transversalité des sujets liés au numérique et de non-prise en compte du sujet numérique en tant que tel. Il semble qu’il y ait une différence fondamentale entre le PS et l’UMP sur ces questions, le parti majoritaire se positionne sur le fait qu’il fasse du fond, notamment par la mise en avant de leur secrétaire nationale au numérique Laure de la Raudière. Est-ce que cet argument vous paraît important ?

Ce qu’il est important de préciser, c’est qu’il vaudrait mieux séparer définitivement les questions de communication et de campagne des sujets strictement numériques. Je suis payé pour savoir qu’une campagne se passe en particulier sur Internet, et je pense qu’on peut en dire des tas de choses intéressantes, mais je pense que ça n’a rien à voir avec l’injection du numérique dans toutes les politiques publiques. Déjà la première chose c’est que les partis politiques devraient les séparer absolument. Je pense que cette confusion, entre sujet d’un côté et objet de l’autre, est très mauvaise.

Peut-être de manière plus fondamentale encore que sur Internet comme outil de campagne, la différence entre le PS et l’UMP est plus grande sur le fond des sujets. Je crains que pour l’UMP le bilan en matière numérique soit mauvais. Je ne pense pas que l’administration électronique ait fait d’énormes progrès. Les opendata restent encore balbutiantes et c’est probablement un sujet qu’on a toujours vu comme rapide à faire alors qu’il s’agit de problèmes structurels, notamment sur la manière de produire des données. Même aux États-Unis c’est une fausse promesse depuis le début, et on sait très bien qu’il faudra dix ou quinze ans pour que les administrations commencent à produire du digital.

Et sur le reste?

En terme de pédagogie et d’innovation, le bilan du sarkozysme numérique est globalement très faible, alors qu’il s’agit pourtant d’un boulevard de croissance et d’un levier de transformation du monde qui est énorme. Le seul bilan en fait, c’est Hadopi.

“Hadopi n’est pas l’alpha et l’oméga du débat sur le numérique”

Il semble quand même que Nicolas Sarkozy a compris qu’Internet était important en termes économiques, notamment avec la séquence de l’e-G8 puis du CNN ?

Le fait que l’on se mette à parler de numérique à l’eG8 a plutôt été une bonne chose. Je ne vais pas dire le contraire: j’y suis allé et j’ai trouvé ça plutôt pas mal. En revanche, j’aimerais qu’on me dise quels ont été les vrais soutiens, les grands projets emblématiques dans ces domaines, parce que je peine à les voir. J’ai fait partie de ceux qui gueulaient et qui ont été assez intraitables vis à vis de mes amis au PS, et avec d’ailleurs moins de sévérité pour Europe Écologie, dont je continue de penser qu’ils sont quand même plus innovants sur ces sujets-là, culturellement plus en phase, ça paraît assez évident.

Mais il faut reconnaître que depuis deux trois ans, probablement sur Hadopi d’ailleurs, qui a été la pierre angulaire de ce basculement, la gauche social-démocrate a vraiment pris la mesure du changement culturel dans lequel on est avec la révolution numérique, et elle a pris des décisions. Si vous regardez ce qu’a fait Christian Paul depuis deux ans, que ce soit sur la neutralité du net ou sur Hadopi, on peut dire que le PS a énormément progressé sur ces questions. Et je le dis avec d’autant plus de franchise et de sincérité que ce n’était pas forcément le cas avant. Je me réjouis donc de ce changement, qui je pense a irrigué tout le monde.

Globalement le PS a vraiment opéré un tournant sur le sujet numérique, et ça va se voir dans la campagne, c’est évident.

Ça commence à se voir déjà, notamment avec les propositions de Martine Aubry, avec la fameuse taxe sur les FAI. Ce qu’on peut envisager à ce sujet, c’est que l’UMP, qui a mis la focale sur l’économique et parle aux industriels du net, joue de cette impression de rupture entre les PS et l’économie.

C’est un sujet assez protéiforme, cette taxe sur les FAI, parce que cela fait référence à plein d’autres débats. Si on se met à penser à des taxes, ou autres, c’est parce qu’on doit gérer la dette, et qu’il y a un problème de financement des politiques publiques. C’est aussi le résultat d’une prise de conscience européenne qu’il existe un dumping fiscal, et qu’il y a un certain nombre d’entreprises qui, en s’implantant dans tel ou tel État membre, arrivent à contourner la fiscalité nationale. En particulier dans le secteur numérique, il y a beaucoup de multinationales américaines qui bénéficient de TVA ou d’impôts sur les sociétés plus faibles. C’est cette question là qui est importante, pas forcément la réponse. Je ne suis pas sûr d’être très favorable aux taxes d’une manière générale, je préfère l’impôt. En tous cas, il ne me semble pas voir dans ce débat une gauche qui comprendrait moins ces sujets là que la droite.

Ce n’était pas mon propos, mais il semble que pour un certain nombre de propositions, le décalage entre le PS et les entrepreneurs du numérique pourrait à un moment ou à un autre poser problème.

Vous savez, Hadopi a montré que le décalage entre tout le secteur des entreprises innovantes et l’UMP était assez important. Free était autant contre Hadopi que la petite boîte du coin qui fait de l’opendata. Les juristes et les économistes étaient contre. Hadopi constitue le boulet numérique de ce mandat.

D’ailleurs en ce moment, on assiste à un changement de communication de la part de l’Hadopi, notamment en se positionnant comme la seule autorité indépendante qui pourrait s’emparer des sujets numériques après 2012.

Changement de communication, oui. Mais la loi n’a pas été changée. C’est probablement une manière de sortir par le haut du gouffre Hadopi, et c’est plutôt malin. A un moment donné de toute façon, il faut bien passer à autre chose. Hadopi n’est pas l’alpha et l’oméga du débat sur le numérique, mais par contre ça reste à leur bilan, et ça montre qu’il n’y a pas si longtemps, il y avait une grande incompréhension de la part du gouvernement sur ces questions. Pour une fois, le PS s’est retrouvé du bon côté, les débats sur la loi Davdsi avaient été plus compliqués.

On entend aussi que l’UMP serait plus pragmatique.

Dans le champ que je connais bien, qui est celui de l’innovation numérique, je n’ai pas vu de Small Business Act à la française, j’ai vu plutôt un statut de jeune entreprise innovante battu en brèche, le crédit impôt recherche qui continue d’être bouffé par les grandes entreprises. Soyons pragmatiques justement : je ne suis pas sûr que la France ait pris tout le tournant de ce qu’est aujourd’hui l’innovation.

Et c’est dommage, parce que la société française est probablement l’une des plus connectées au monde, qu’elle est hyperdynamique sur ces sujets, notamment la jeunesse qui est hyperactive sur les médias sociaux. On n’a pas à rougir de ça en France, notamment par rapport aux États-Unis, où je vais souvent : il n’y a aucun décalage d’usage. Il faut aussi reconnaître que le dynamisme du marché de la connexion Internet a joué favorablement. L’île de France et Paris reste un cluster quasiment sans aucun équivalent en Europe continentale. Ça devrait être l’objet d’une attention particulière pour promouvoir tout ça, pragmatiquement justement.

J’espère que les deux camps s’y mettront, parce que c’est une chance. Et que pour l’instant cette chance, on ne peut pas dire qu’elle ait été favorisée.


Photos via Flickr, La Netscouade [cc-by]
Illustration de Loguy pour Owni /-)

A lire également: le portrait de Benoît Thieulin chez Silicon Maniacs.

Merci à Abeline Majorel pour sa relecture attentive.

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http://owni.fr/2011/10/05/itw-un-lobbyiste-numerise-en-campagne-ps-thieulin/feed/ 6
[Carte Interactive] La Chine investit l’Europe http://owni.fr/2011/09/20/carte-interactive-la-chine-investit-leurope/ http://owni.fr/2011/09/20/carte-interactive-la-chine-investit-leurope/#comments Tue, 20 Sep 2011 14:06:53 +0000 Alexandre Marchand http://owni.fr/?p=79674 L’application interactive ci-dessus permet de visualiser l’essentiel des prises de participations réalisées par des investisseurs chinois en Europe

Châteauroux, paisible préfecture de l’Indre avec ses champs environnants, sa vieille base militaire agonisante, son pâté berrichon. Et son futur “Business District”. En ce moment, l’armée quitte les vieilles installations américaines datant des années 1950 et les Chinois s’apprêtent à s’y installer, amenant des centaines de millions d’euros dans leurs poches. Pour sa première base européenne, Pékin parie sur le Berry. À partir de 2012, un nouveau parc industriel de près de 850 hectares accueillera 40 entreprises chinoises pionnières spécialisées dans les hautes technologies et les énergies renouvelables. Avec, à la clé, la promesse de 3 200 emplois locaux.

Rachats de bons de dettes publiques, acquisition d’entreprises en difficulté, obtention de concessions portuaires, guerre des monnaies… Dans une Europe en crise, la Chine et ses montagnes de billets impressionnent toujours, effrayent parfois. Après avoir investi massivement en Afrique, la voilà qui se tourne vers les secteurs à haute valeur ajoutée du Vieux Continent. Son but: faire des industries émergentes la colonne vertébrale de sa croissance future.

Les investissements chinois doivent cependant être relativisés. Pour l’année 2009, ils représentaient à peine 0,4% du stock total des fameux Investissements directs à l’étranger (IDE) accueillis par l’Union Européenne.

Mais leur rythme de croissance donne le tournis. Relativement stables jusqu’en 2004, les investissements chinois ont été multipliés par treize en l’espace de six ans. Si aucune donnée européenne postérieure à 2009 n’est disponible, on peut toutefois avancer que leur croissance n’a fait que s’accélérer. Pour les seuls six premiers mois de l’année 2011, les acquisitions d’entreprises en Europe occidentale ont déjà été cinq fois plus importantes [en] que pour la totalité de l’année 2010.

Mesurer l’implication de la Chine en Europe s’avère un exercice délicat. Difficile de ne pas s’égarer dans cet enchevêtrement de flux financiers, d’autant plus que l’opacité règne dès lors qu’on en vient aux chiffres. Aucune base de données harmonisée n’existe sur le sujet. Pour cette application, OWNI s’est donc basé sur la somme des stocks d’IDE chinois (Hong-Kong inclus) dans l’Union Européenne ainsi qu’une recension, non-exhaustive, des principales acquisitions d’entreprises par des acteurs économiques chinois au cours de ces dernières années (jusqu’à août 2011). Malgré ses spécificités, Hong-Kong a été compris dans cette application car la majeure partie des capitaux chinois y transitent.

Cette démarche ne tient notamment pas compte des achats de bons de dettes publiques européennes qui ont tant défrayé la chronique ces derniers temps. Si la Chine publie le montant total de ses réserves de liquidités, elle en tient la composition détaillée secrète. Impossible donc de savoir à quels bons de Trésors elle a souscrit et dans quelles proportions. Un cadre de la Banque Centrale Européenne estimait récemment [en], sous couvert d’anonymat, les prêts de la Chine aux pays de l’Europe du Sud de l’ordre de 15 à 20 milliards d’euros (des “cacahuètes” selon lui). Si ces chiffres étaient confirmés, ils s’avéreraient bien plus faibles que les prévisions initiales.

Des technologies bien définies

Suivant la logique de l’histoire économique, la Chine entend passer d’une économie basée sur la production de biens bon marché à une économie de services reposant sur des secteurs à haute valeur ajoutée. À l’inverse de l’Afrique, le Vieux Continent ne présente pas d’attrayantes réserves de ressources naturelles susceptibles d’alimenter les phénoménaux besoins énergétiques chinois. Il possède, en revanche, des industries de pointe qui les intéressent fortement.

Il n’est pas anodin que les investissements en Europe aient décollé en 2005. Cette date marque le début d’une nouvelle stratégie à long terme pour la Chine. L’investissement à l’étranger dans des secteurs considérés comme stratégiques est fortement incité, voire aidé via des fonds publics et des avantages fiscaux. Charge aux plans quinquennaux de donner la ligne directrice des investissements. Le 11ème plan [en] (2005-2010) définissait ainsi pour la première fois les secteurs à viser : biotechnologies, équipement haut de gamme, technologies de l’information… Quant au 12ème plan quinquennal [en] (2010-2015), implémenté depuis le mois de mars, il esquisse les secteurs vers lesquels l’investissement chinois se dirigera dans les années à venir : technologie verte, énergies alternatives, véhicules propres…

Comme le montre le graphique ci-dessus, la répartition des investissements chinois en Europe reflète bien leurs priorités stratégiques, présentes et futures. Seul élément pouvant prêter à confusion : l’industrie minière. Cette disproportion s’explique par la coûteuse prise de participation ou de contrôle de grands groupes basés en Grande-Bretagne (Rio Tinto, Caledon Ressources…) afin d’accéder aux ressources minières du CommonWealth.

Investisseurs privés et publics

Une bonne partie des capitaux chinois provient de quelques gigantesques conglomérats (souvent proprement hong-kongais) à l’image du groupe Cheung Kong, propriété  du milliardaire Li Ka Shing. De fabriquant de plastique dans les années 1950, l’entreprise a grandi au fil des décennies jusqu’à devenir une véritable multinationale aux large ramifications. À lui seul Cheung Kong, par le biais de sa filiale Cheung Kong Infrastructures Holdings Ltd, a ainsi investi près de douze milliards dans des entreprises européennes du domaine de l’énergie.

Autres acteurs majeurs de la Chineurope : les groupes publics de Chine continentale. Si les noms de China Development Bank, China Investment Corporation ou encore CITIC ne sont guère familiers aux oreilles occidentales, ils représentent pourtant le fer de lance de la stratégie des Chinois. Que ce soit dans la dispendieuse mais hautement symbolique prise de participation de la banque Barclays [en] ou dans un prêt de 7 milliards d’euros [en] destiné à la production de panneaux solaires en Europe, ils s’impliquent dans tous les secteurs stratégiques.

Mais le rôle de l’État chinois pourrait bien ne pas s’arrêter là : la structure de certaines entreprises “privées” est parfois fortement questionnée. En 2005, le géant des télécoms Huawei tente de racheter le groupe de téléphonie Marconi. Des rumeurs suggèrent alors publiquement des liens étroits entre le conglomérat et l’armée nationale chinoise (dont est issue le fondateur de l’entreprise). L’offre sera rejetée. En 2009, les États-Unis interdisent au groupe toute prise de contrôle de réseaux de communications sur leur territoire. Au même moment, l’Italie accueille Huawei à bras ouverts pour construire un réseau national de télécoms…

Face à la présence grandissante de la Chine, les pays européens se présentent une fois de plus divisés, incapables de décider d’une ligne de conduite à adopter. À l’heure où les instituts Confucius commencent à proliférer, où des nombres grandissants d’étudiants vont goûter l’expérience de l’Extrême Orient, la Chine double sa stratégie économique de premiers tâtonnements dans le domaine du soft power. Quelles que soient ses visées, la Chine pourrait bien avoir le dernier mot. Un haut dignitaire chinois résumait récemment la situation en ces termes crûs, sans appel:

Vous avez besoin de notre argent.

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Application réalisée par Marion Boucharlat au design, Valentin Squirelo au développement et Guénaël Pépin au traitement de données.

Illustrations: FlickR CC PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales Gwenaël Piaser / PaternitéPartage selon les Conditions Initiales Mathias M / PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales Diogo Martins.

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Où Apple planque ses tunes http://owni.fr/2011/09/16/ou-apple-planque-ses-thunes-luxembourg-itunes/ http://owni.fr/2011/09/16/ou-apple-planque-ses-thunes-luxembourg-itunes/#comments Fri, 16 Sep 2011 09:46:33 +0000 Rodolphe Baron http://owni.fr/?p=79542 OWNI a rendu visite à une société soucieuse de s’entourer d’une grande discrétion : Apple au Luxembourg. En plein débat sur la dette nationale, les entreprises à l’origine de systèmes d’évasion fiscale à grande échelle font tâche. À l’image donc de celui d’Apple, qui a domicilié au Luxembourg les activités d’iTunes pour l’Europe.

Depuis le 10 juin 2004, sa plateforme pour la vente en ligne de musique et de films est installée dans le Grand-Duché, véritable planque fiscale. Quand le citoyen français achète sur iTunes, il paye donc une TVA luxembourgeoise qui sert à construire les routes et à entretenir les écoles du Grand-Duché, tout petit mais très riche. Pour rendre compte de l’ampleur de la combine, OWNI s’est rendu sur place.

L’évidence dans le silence

Rendez-vous 8, rue Heinrich Heine, à Luxembourg. Pas de plaque sur le mur ni de logo lumineux. Juste une étiquette à peine visible sur la sonnette et la boîte aux lettres. L’immeuble, lui, n’a rien à voir avec l’idée que l’on se fait d’un quartier général d’iTunes.

Petit mais chic, plus ancien que dernier cri, il est planté au milieu de la rue, à deux pas du château d’ArcelorMittal. Un emplacement discret par rapport aux opulents bâtiments occupés par les banques et les grands groupes. Les voisins que nous avons croisés ignorent qu’iTunes a établi ici son repère. Une libraire de l’avenue adjacente en est toute étonnée.

Le plus informé semble être un livreur en pull jaune, habitué à apporter des colis aux entreprises partageant le même immeuble que la firme. iTunes, il connaît bien :

Oui oui, ils sont juste-là, au dernier étage. Mais ça risque d’être compliqué pour vous d’entrer, c’est une vraie banque là-dedans.

Le terme n’est pas exagéré. Les millions d’euros générés par les ventes de produits immatériels dans toute l’Europe transitent là, derrière trois fenêtres où travaillent une quinzaine de personnes tout au plus.

Sur place, les employés d’iTunes avec lesquels nous nous sommes entretenus se montrent gênés. Ils se font petits, esquivent les questions les plus simples.

On n’est qu’un petit bureau vous savez, rien à voir avec Londres. Il faut l’autorisation de notre hiérarchie pour que l’on puisse répondre à vos questions car beaucoup d’éléments sont confidentiels.

Sans l’accord du service de presse londonien ou de la maison mère américaine personne n’est habilité à s’exprimer, selon une employée qui a systématiquement refusé de commenter les bons résultats financiers de l’entreprise au dernier trimestre. Environ 28,57 milliards de dollars dont plusieurs dizaines de millions grâce à iTunes.

Même pas le trognon pour le fisc

L’opacité de sa communication s’explique sans doute parce que l’astucieuse combine luxembourgeoise en fait râler plus d’un en Europe.

Et il y a de quoi. Depuis que le site a décidé en 2004 de déposer ses mallettes dans le Grand-Duché sa compétitivité s’en est trouvé accrue. Le Luxembourg possède la TVA la moins élevée de l’UE (15%). Mais ce taux serait officieusement négocié avec les autorités compétentes à 6%.

Actuellement, en matière d’e-commerce, l’Europe applique la TVA du pays vendeur plutôt que celui du lieu de résidence de l’internaute qui achète. Ainsi, avec les ventes de musiques et les locations de films / séries TV sur son site, Apple (comme plusieurs de ses concurrents) va directement chercher son chèque à la case départ sans que la France et ses homologues européens, eux aussi lésés dans l’affaire, ne perçoivent la moindre TVA. Un système pour le moins immoral mais légal.

La problématique est d’autant plus ennuyeuse que l’Europe est en période de disette économique. Déjà, en octobre 2009, une synthèse d’un rapport de Greenwich Consulting [PDF] rendu au Sénat estimait que 300 millions étaient passés sous le nez du fisc français en 2008.

La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni perdants jusqu’en 2015

Ce dispositif fiscal prendra fin le 1er janvier 2015. Date à laquelle les téléchargements seront progressivement soumis à la TVA du lieu de résidence de l’internaute. Au grand dam des trois poids lourds du e-commerce qui représentaient environ 70% du marché européen en 2008 selon Greenwich Consulting. La disposition qui prévoit que la directive 2008/8/CE règle le problème en 2015 a été adoptée à l’unanimité à « l’issue de discussions difficiles entre les Etats membres » et qu’il n’est par conséquent « pas possible d’envisager une anticipation de sa date d’entrée en vigueur ». D’ici là, beau paradoxe, Apple n’a pas jugé utile d’installer un Apple Store au Luxembourg avant « au moins deux ans » selon les confidences d’un vendeur spécialisé.


A nos lecteurs adeptes (à raison) de Maître Capello : attention, il y a un jeu de mots dans le titre.

Crédits Photo FlickR CC : PaternitéPas d'utilisation commerciale par Finger FoodPaternitéPas de modification par Myrrien ;

Retrouvez l’ensemble du dossier :
Apple coupe le son et Apple à livre ouvert

Illustration de Une par Loguy

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