OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Mesure ta pollution http://owni.fr/2012/11/26/mesure-ta-pollution/ http://owni.fr/2012/11/26/mesure-ta-pollution/#comments Mon, 26 Nov 2012 12:06:38 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=126646

Citoyens capteurs - Photo CC bync Pierre Metivier

À peine arrivé à la table matinale de ce café parisien, Gabriel Dulac sort son tournevis pour offrir au regard le contenu du capteur citoyen de qualité de l’air. À l’intérieur de cette espèce de boîtier gris EDF, gros comme une boîte à sucre, le strict minimum vital : un mini ordinateur, deux capteurs, une batterie et une clef 3G pour transmettre les données. Le tout en “full open hardware”, terme que répète avec méthode Olivier Blondeau, docteur à Sciences Po : “présenter l’objet ouvert fait partie de notre démarche”. Né de la rencontre de ce duo de Labo citoyen et de l’association Respire, le projet Citoyens capteurs vise à rendre abordable pour 200 euros un système fiable de relevé de la qualité de l’air, avec plans et données en format open source.

L’idée de mesures à l’échelle citoyenne n’est pas inédite. Avec la catastrophe de Fukushima, la nécessité d’un réseau de capteurs complémentaire de celui des pouvoirs publics (dépassés par les besoins d’information sur l’étendue des dégâts radiologiques) a amené à la constitution de toute une infrastructure associative de recueil des taux de radioactivité, le réseau Safecast. Une idée qui avait déjà été celle de la Criirad en France et pour le même indicateur.

Expertise

Lancé sur le champ de la mesure de qualité de l’air, Labo citoyen et Respire ont également pu s’inspirer d’autres initiatives ayant défriché le terrain des capteurs à bas coût et de la mise à disposition de données, comme AirQualityEgg.

Mais si la mesure de radioactivité ne nécessite que le recueil d’une variable (le nombre de désintégrations de noyaux radioactifs, exprimé en Becquerel), celle de la qualité de l’air porte sur une quantité de composantes : ozone (O3), particules fines et dioxyde d’azote, pour ne citer que les seuils clés. Or, pour rendre les données recueillies comparables à celles des organismes reconnus, le capteur citoyen de qualité de l’air se devait de répondre aux normes admises et donc d’aligner une haute qualité de mesure. Une expertise disponible uniquement chez les organismes eux-mêmes, ce qui a amené Gabriel à discuter directement avec AirParif :

En deux heures de discussion, nous avons gagné cinq mois d’expertise. Au départ, nous mesurions les microparticules en volume, sauf que le seuil est en poids et que la densité peut varier du tout au tout au moindre changement de température.

Si AirParif refuse l’idée d’un “label”, l’association agréée de mesure de qualité de l’air parisien a ouvert ses labos aux prototypes de capteurs citoyens, suivant une démarche détaillée par sa directrice de la communication Karine Léger :

Cette initiative s’inscrit pour nous dans la continuité de notre mission : en complément de notre réseau de soixante capteurs en Île-de-France, placés dans des zones représentatives, nous souhaitons obtenir des mesures dans les zones d’exposition des gens. Depuis 2006, nous avons déjà fait des tests dans les habitacles des automobiles, dans les transports en commun (ou avec des tubes tests) sur des citoyens volontaires tout au long de la journée. À chaque fois, il s’agissait de versions réduites de nos capteurs principaux. Nous opérons un échange d’expertise scientifique sur les capteurs citoyens afin qu’ils puissent produire des données qui complètent les nôtres.

En pratique, les capteurs d’AirParif sont disposés dans des endroits représentatifs, permettant d’élargir la mesure par des outils de modélisation. Carrefour d’Alésia, dans le XIVe arrondissement, un capteur mesure ainsi les émission sur un “grand rond-point congestionné de Paris” tandis que, le long du boulevard périphérique, deux points de mesure évaluent la qualité de l’air à la frontière de la capitale.

Anti-Linky

La démarche des citoyens capteurs n’est cependant pas strictement scientifique. Derrière le concept de “full open hardware”, le projet tout entier s’inscrit dans une logique d’ouverture à la réappropriation et à la contribution citoyenne : chaque pièce (du mini ordinateur Rapsberry Pi aux outils de mesure) est listé sur le wiki [en], le code de la base de données recueillant les mesures est disponible sur le réseau social Github… Et le tout en licence ouverte et réutilisable. Une démarche d’ouverture totale du dispositif que Labo citoyen et Respire souhaitent accompagner mêlant formation technique, exposé médical sur les dangers de la pollution atmosphérique et initiation à la chimie de l’air urbain.

Nous sommes dans l’anti-Linky, ironise Olivier Blondeau. EDF nous propose un boîtier fermé, dans lequel personne ne sait ce qu’il y a et qui communique des informations qui vous concernent mais uniquement à EDF. Là, tout est ouvert et disponible pour l’amélioration et la réappropriation.

L’interprétation même des données est laissée à l’imagination et aux besoins des utilisateurs. Chercheuse à l’université Paris-III en Sciences de la communication et associée au projet, Laurence Allard inscrit cette démarche dans une réappropriation politique de l’objet à rebours du transhumanisme :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Chacun peut mettre en scène les données à sa guise : pour une manifestation, nous avions fixé un haut-parleur qui hurlait les résultats, pour une autre, un téléscripteur qui les crachait comme un sismographe… Nous ne sommes pas dans une machinisation des humains mais dans un outillage de l’homme par la machine. Il ne s’agit pas d’un objet mais d’une expertise embarquée qui vise à donner à chaque citoyen une capacité d’empowerment) politique grâce à l’Internet des objets.

Bottom-up

Dans la perspective d’un déploiement plus large, l’ingénieur de la bande a déjà prévu de permettre aux capteurs de communiquer entre eux, “qu’ils puissent s’étalonner, prévenir d’une panne, relayer une batterie faible…” énumère Gabriel Dulac.

Pour assurer l’accessibilité des capteurs aux associations, le coût reste une contrainte-clé et justifie, à lui seul, le recours au do-it-yourself : un seul boîtier AirParif, produit de qualité industrielle, est facturé 10 000 euros. Aux yeux de Sébastien Vray, président de l’association Respire, le potentiel d’empowerment est considérable :

Aujourd’hui, les associations de surveillance de la qualité de l’air (Asca) produisent des données fiables mais sur des échantillons très étroits : une batterie de station de fond, éloignée du trafic, et des batteries de proximité, plongées dans la circulation. Avec les capteurs citoyens, la possibilité serait offerte de produire une véritable information bottom-up sur la qualité de l’air : placer des capteurs dans des poussettes, simuler des trajets ou, tout simplement, mettre des capteurs chez les “pauvres” pour pouvoir établir le lien entre précarité sociale et précarité environnementale.

L’OMS évalue à deux millions par an le nombre de décès prématurés liés à la dégradation de la qualité de l’air (30 000 en France) . Avec les capteurs bon marché, Respire espère donner aux associations de défense du cadre de vie les moyens d’argumenter sur les nuisances liées à la pollution de l’air. Pour héberger les premières données, Sébastien Vray vient d’inaugurer PollutionDeLAir.info, une des premières extensions du projet Capteurs citoyens qui lance ses sondes en direction d’autres défis offerts par les données environnementales : pollution sonore, pollution visuelle et qualité de l’eau.


“Citoyens capteurs”Photo CC [bync] Pierre Metivier. L’autre photo (sur fond vert) est issue du wiki mentionné dans l’article.
Photo de une de Pierre Métivier, éditée par Owni.

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Restauration de copyright pour Le Voyage dans la Lune ? http://owni.fr/2011/05/22/restauration-de-copyright-pour-le-voyage-dans-la-lune-de-melies/ http://owni.fr/2011/05/22/restauration-de-copyright-pour-le-voyage-dans-la-lune-de-melies/#comments Sun, 22 May 2011 08:30:50 +0000 Lionel Maurel (Calimaq) http://owni.fr/?p=63252 Un petit billet en forme de question, dont l’idée m’est venue en lisant un article sur le travail de restauration de la version couleur du Voyage dans la lune de Georges Méliès, qui a été diffusée lors de l’ouverture du Festival de Cannes.

En quoi cette opération est-elle susceptible d’affecter le statut juridique du film, daté de 1902, sachant que Georges Méliès est mort en 1938, son œuvre est dans le domaine public depuis 2009; vie de l’auteur + 70 ans ?

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Pour répondre, il faut prendre en compte la nature exacte de l’opération qui a été effectuée sur la bande. Le film n’a pas été colorisé à partir d’une version noir et blanc (ce qui aurait eu pour effet de créer une œuvre dérivée, protégée par de nouveaux droits), mais bel et bien restauré, les couleurs ayant été peintes sur la bande par Méliès.

C’est que l’on apprend en visionnant la vidéo suivante, qui montre à quel point l’opération fut complexe d’un point de vue technologique, l’original étant particulièrement dégradé.

Prouesse technologique certes, mais il ne s’agit pas en soi d’un critère suffisant pour aboutir à la création d’une “nouvelle œuvre” susceptible d’être protégée à nouveau par le droit d’auteur, pour cause de défaut d’originalité. La restauration la vraie, pas les délires façon Viollet-Le-Duc, a en effet pour but de se rapprocher au maximum d’un état antérieur de l’œuvre et non d’en créer un nouveau.

Dès lors, quel que ce soit le degré de savoir-faire, de techniques ou de connaissances qu’elle mobilise, elle ne saurait être reconnue comme un acte créatif. Si la restauration est originale, d’une certaine façon, on peut même dire qu’elle a échoué.

C’est ce que Martin Koerber, restaurateur de son état, exprime dans cette intéressante présentation : “ Pourquoi la restauration ne modifie pas le droit d’auteur“.

La restauration a pour but de restaurer et non de créer. Restaurer un film n’a pas pour but de créer une nouvelle œuvre, mais de restaurer une création originale, de lui restituer un élément manquant : une scène perdue, une pellicule égarée, le texte des intertitres, la teinte et la coloration perdues lors des duplications en noir et blanc ou tout simplement la beauté inhérente que l’on peut rendre à un film [...].
Puisque aucune de ces interventions ne crée de nouvelle œuvre, aucune d’entre elles ne peut justifier un « droit de restaurateur » dans le sens d’un nouveau droit d’auteur.

Du point de vue du droit d’auteur, l’affaire semble claire, mais qu’en est-il de celui des droits voisins du producteur ? Selon l’article L. 215-1 du Code de Propriété Intellectuelle, la personne, physique ou morale, qui a l’initiative et la responsabilité de la fixation d’une séquence d’images détient un droit voisin de cinquante ans sur le vidéogramme produit. Mais le Code précise bien que ceci n’est valable que pour la “première fixation”.

Dans le domaine de la musique, cette précision entraîne le fait que la remasterisation ne fait pas renaître de droits voisins au bénéfice du producteur et il y a tout lieu de penser qu’il en est de même pour une restauration du type de celle qu’a connu Le Voyage dans la Lune.

Pas de droit d’auteur, pas de droits voisins ? Le Voyage dans la Lune appartiendrait-il donc toujours au domaine public, après sa résurrection en couleur ?

En fait, non…

Une nouvelle bande originale a en effet été créée par le groupe Air, spécialement pour accompagner la version colorisée du film, sur laquelle il existe nécessairement des droits d’auteurs, et voisins. En associant cette musique au film vénérable, il a été produit une œuvre composite sur laquelle le droit d’auteur exerce son emprise, les images du domaine public étant juridiquement “encapsulées” dans la nouvelle création.

La restauration du Voyage dans la Lune de Georges Méliès a donc bien en quelque sorte restauré le copyright… en même temps que les couleurs !

Un beau geste du producteur (Lobster Films) consisterait à “libérer” les images restaurées, sans la musique, et à les rendre au domaine public d’où elles ne sont jamais sorties, et ne devraient jamais sortir.  Il pourrait pour ce faire utiliser la récente Public Domain Mark et – pourquoi pas ? – les mettre en ligne sur Europeana, qui permet ce type de marquage.

Simple idée glissée en guise de conclusion, qui aurait son élégance alors que nous célébrons cette année les 150 ans de la naissance de Georges Méliès.

Sans rapport avec ce qui précède, mais cocasse, j’ai appris en lisant l‘article Wikipedia du Voyage dans la lune que Méliès s’était fait honteusement “pirater” son œuvre par Thomas Edison :

Méliès had intended to release the film in the United States to profit from it. Thomas Edison’s film technicians, however, secretly made copies of it and distributed it throughout the country. While the film was still hugely successful, Méliès eventually went bankrupt.

La question est peut-être moins innocente qu’il n’y paraît vu qu’un accord vient d’être signé justement à Cannes sous l’égide du Ministère de la Culture pour la restauration et la numérisation de 10 000 films patrimoniaux en mobilisant le Grand Emprunt… Avec quel effet à terme sur l’appartenance des œuvres au domaine public ? Mystère…


Publié initialement sur ::S.I.lex:: sous le titre, Le Voyage dans la Lune de Méliès en couleur : une restauration… de copyright ?”

Crédits photos via Flickr, Sidewalk Story cc-by-nc-nd et Simonm1965 cc-by-nc

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[INTERVIEW] La belle décennie de Record Makers http://owni.fr/2010/10/21/interview-la-belle-decennie-de-record-makers/ http://owni.fr/2010/10/21/interview-la-belle-decennie-de-record-makers/#comments Thu, 21 Oct 2010 17:17:37 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=27258 Cette année, le label fondé par Marc Teissier du Cros et Stéphane Elfassi fête ses dix ans.  En l’espace d’une décennie, la doublette la plus pointue du paysage indépendant hexagonal nous a offert – entre autres – Sébastien Tellier et Turzi, John Carpenter et Arpanet, de la pop glycémique et du krautrock tricolore, de la Detroit techno et un vestige dystopique.

Créé au moment précis où l’industrie du disque a commencé à s’effondrer sous l’effet de son propre poids, manager déçu de Air, Record Makers est toujours là, solidement cramponné à ses certitudes. Une centaine de sorties plus tard, ils travaillent toujours dans le XVIIIe arrondissement, ils sont toujours trois, et ils embrassent désormais le web en fourmillant d’idées. Retour sur une success story frappée du sceau de l’instinct.

“Les artistes sont leurs propres chefs et on joue les relais”

Quel effet ça fait de fêter ses 10 ans, ce qui représente un âge quasi-canonique dans le petit monde des labels indépendants français?

Stéphane Elfassi : Comme on s’est réveillés un beau matin en réalisant qu’on était en 2010, c’est un moyen de recentrer l’histoire. C’est déjà l’occasion de faire le point sur tout ce qu’on a fait. On a monté beaucoup de projets avec des artistes qui ont été associés à d’autres labels, comme Kavinsky avec Ed Banger pour citer un exemple récent. Souvent, les gens viennent nous voir en nous disant “ah bon, Tellier, il est pas sur une major?”

C’est le prix à payer quand on décide pas vouloir signer de contrat d’exclusivité ?

Marc Teissier du Cros : Quand on a commencé, on a signé une licence avec Virgin. On était un label indépendant qui faisait de la distribution. Ça nous a coûté du temps et de l’énergie pour sortir de ce schéma, mais on était déterminés. Il y a eu un déclic. Un beau matin, on a eu La Ritournelle de Tellier entre les mains. On était engagés avec une major, et ils étaient d’accord pour financer un clip. Dès qu’on a eu le morceau, on savait que c’était important, et on a su d’emblée que ce serait le fondement de notre label. C’est aussi à partir de ce moment-là qu’on a développé une sorte d’allergie vis-à-vis de la notion d’exclusivité. On sort de la musique avec une force intrinsèque, et imaginer que l’histoire d’un morceau, son évolution, soit entre les mains de quelqu’un qui ne comprend ni les artistes, ni l’envers du décor, c’est assez insupportable. On est trois permanents, on travaille comme des chiens, et on tient à cette indépendance. On n’a pas un patrimoine à dilapider, les artistes sont leurs propres chefs et on joue les relais.

Vous êtes quand même un cas à part parmi les labels indépendants, les seuls à fonctionner de manière autarcique vis-à-vis du système. Quel bilan vous tirez de cette décennie ?

Stéphane Elfassi : On a commencé à une période où le marché se portait bien, et quand on monté Record Makers, on n’a pas senti le début de la crise générale de la musique, et que c’était le début de la fin. Pour la faire courte, on s’est lancés au pire moment. En dix ans, on a été des témoins privilégiés de l’effondrement du marché. Sur le label lui-même, c’est difficile de tirer un bilan, je crois qu’on en parlera dans notre nécro (rires).

“La Ritournelle, de Sébastien Tellier, c’est un morceau-charnière”

Il y a quand même des artistes dont vous êtes particulièrement fiers, ou des chansons dont vous avez peut-être un peu honte ?

Marc Teissier du Cros : Tellier reste très important à nos yeux, parce que c’est le premier artiste qu’on a signé. En plus de ça, il est très emblématique de ce qu’on a cherché à faire pendant ces dix années. Sexuality (son dernier album, ndlr) a très bien marché, il est en train de se construire une carrière mondiale, il a droit à la reconnaissance de tous, et quelque part, on a forcément le sentiment d’avoir réussi. Sur YouTube, on est tombés sur une vidéo amateur ou tu vois des rappeurs en train de faire des loops sur Tellier dans leur voiture, c’est une forme d’aboutissement. Il est rentré dans la culture populaire. A l’époque de La Ritournelle, Emmanuel Poncet avait écrit dans sa chronique du vendredi pour Libération que c’était le genre de morceau qu’on jette par la fenêtre et qui revient par la porte. Ça m’avait beaucoup touché. C’est la preuve ultime qu’il s’agit d’un morceau-charnière.

Stéphane Elfassi : Ce qui va rester, ce sont les signatures, plus que le nom du label. On aime les artistes qui ont une personnalité forte, donc on ne s’est jamais vraiment mis en avant. Après Tellier, on a signé Arpanet, estampillé Detroit qui prédisait l’avènement de la culture mobile. Quand on a voulu monter quelque chose autour de lui, tout le monde nous a regardés avec de grands yeux, parce qu’il est visionnaire et parce qu’il est difficile. En 2002, ce mec-là avait déjà senti la place que prendrait le téléphone portable dans nos vies, c’est un visionnaire.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Justement, vous regrettez qu’Arpanet ne soit resté qu’un succès d’estime ?

Marc Teissier du Cros : C’est en tout cas l’artiste signé sur Record Makers que toutes nos autres signatures adorent. C’est un supplément d’âme formidable d’avoir des disques de ce type. Je ne sais pas si ça a un sens de parler de génie, mais des gens que je connais, c’est celui qui s’en approche le plus.

C’est génial d’avoir à la fois des artistes très pop et d’autres imprégnés de sous-culture, comme Arpanet, qui était déjà là aux débuts d’Underground Resistance. Je l’ai connu par le biais d’un maxi de Dopplereffekt (un autre de ses projets, ndlr) acheté chez Rough Trade, et on je suis tombé à la renverse. Le plus dur, ça a été d’entrer en contact avec lui, parce qu’il est très méfiant et difficile à approcher. Mais aujourd’hui, on a d’excellents rapports, notre relation s’est améliorée. On le voit pas souvent, mais on l’a régulièrement au téléphone.

“Les disques qu’on sort sont des messages”

C’est important d’avoir ce genre de rapports avec ses artistes ?

Marc Teissier du Cros : Pour le genre de travail qu’on fait, il faut pouvoir se connaître assez pour se faire confiance, c’est vital. Si ce rapport là n’existe pas, ça ne sert à rien. C’est à nous de trouver le meilleur moyen de communiquer avec les gens qu’on signe. Avec Gerald Donald [d’Arpanet], c’est la manière scientifique. Ce qui nous intéresse aussi, c’est que ce genre d’artistes ait un impact sur les signatures qui suivent, que ce petit monde se nourrisse mutuellement. Kavinsky, par exemple, a découvert l’électro par le biais d’Arpanet. Les disques qu’on sort sont des messages, non seulement pour le public parce qu’on espère toujours en vendre un maximum, mais aussi pour les autres musiciens.

Ça veut dire que d’habitude, ce sont plutôt les artistes qui viennent vers vous?

Marc Teissier du Cros : C’est arrivé plusieurs fois que des artistes pas très entreprenants dans les démarches auprès des labels viennent chez nous parce qu’ils ont entendu un titre qu’on a produit, et qui nous ciblent directement. Tellier avait vu Air à la télé, il s’est renseigné et il est venu nous voir.

Puisqu’on parle de Air, ça vous a libérés de tracer votre route chacun de votre côté ?

Stéphane Elfassi : Quand on a monté le label, dont ils ont été la première sortie, on était leurs managers. Mais rapidement, le fait d’avoir des artistes producteurs au sein du label a posé problème. On a évidemment anticipé, mais ça s’est révélé au fil du temps, à travers des frustrations, parce qu’ils avaient déjà une carrière, parce qu’on passait un temps fou sur Record Makers. Etre leur label nous a beaucoup aidés au début, même si l’étiquette french touch nous a occasionné quelques sorties de complaisance. C’est comme ça que L’Incroyable Vérité, le premier album de Tellier, s’est retrouvé dans les bacs techno alors qu’il est totalement acoustique. Il a fait leur première partie, il en garde de superbes souvenirs, mais c’est mieux que les choses se soient terminées de cette façon, en 2004-2005. Désormais, on se croise rarement. Ça s’est fini salement, on n’est pas vraiment restés potes. Ce n’est qu’un détail de notre histoire, et on se sent mieux maintenant.
Tout ce background nous autorise à prendre notre temps, on n’est plus soumis au diktat de l’agenda. Ça nous permet de travailler un album comme Sexuality pendant deux ans. Quel artiste peut se permettre de travailler autant sur la longueur ? Et puis il y a la notion d’instinct : si un plan nous plait, on le fait, tout simplement.

Quand Tellier fait l’Eurovision, ça vous apporte une visibilité supplémentaire ?

Stéphane Elfassi : Heureusement, Sébastien Tellier et Record Makers ne sont pas nés le jour de l’Eurovision. Il y a eu des signes avant-coureurs et c’était la conclusion d’un beau mouvement. Ça lui a permis de bénéficier d’une exposition auprès du grand public, c’est vrai, et c’était mérité. On n’a aucun problème à le voir dans Télé 7 Jours, bien au contraire. Quelque part, Tellier est à l’image du label : il est relativement inconnu du grand public, mais tout le monde l’a déjà entendu dans une synchro pour un documentaire ou dans son autoradio.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

“Le but n’est pas de s’asseoir pour contempler le travail accompli”

Dans ces conditions, l’anniversaire, c’est un moyen de réaliser le rôle que vous avez acquis au fil des ans ?

Marc Teissier du Cros : Le but n’est pas de s’asseoir pour contempler le travail accompli. Mais au moment de compiler une décennie de signatures, on a remis le nez dans le catalogue, ce qu’on ne fait jamais, et c’est très satisfaisant de constater qu’on aime toujours nos productions, cinq ou six ans après. Par définition, quand on fait ce métier, on sacrifie son propre plaisir d’écoute, mais ça ne nous empêche pas d’être fiers de nos choix.

Pour fêter votre anniversaire, vous vous lancez de nouveaux défis ?

Stéphane Elfassi : On a d’abord des projets de célébration. On voudrait sortir un livre sur les dix ans de Record Makers, on a monté l’événement live autour du 10 octobre 2010, qu’on a voulu décliner dans le monde entier. On voudrait créer une société autour de l’image, qui irait du clip au court-métrage en passant par le documentaire, notamment sur Tellier, puisque on a 80 heures de rush sur le lancement de Sexuality. On planche aussi sur une extension du label strictement axée sur le digital. Mais l’idée, c’est quand même de ressortir des EP, des vinyles, un catalogue axé sur des titres plus que sur des albums.

Marc Teissier du Cros : L’aspect important dans ce qu’on fait, c’est l’international. C’est ce qui nous permet de tenir debout et de continuer à exister. Pour ces raisons, on n’est pas focalisés sur la rotation radio de NRJ. A la différence de beaucoup de labels français, on considère le Web comme un énorme avantage plutôt que comme le grand méchant loup responsable de tous les maux. Pour nous, c’est une aubaine. Bien sûr, ça affecte les ventes, mais ça permet de toucher un public mondial. Avec Air, on a découvert l’export, et c’est devenu notre modèle. On s’est implantés en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, etc.

Comment vous expliquez votre longévité et votre adaptabilité?

Stéphane Elfassi : Dès le départ, on n’est pas à l’initiative d’un son, on ratisse large, du krautrock à l’électro-disco. Notre constante, c’est le renouvellement, ce qui nous pousse à nous remettre en question. Ça a pris dix ans pour qu’on se fasse une place mais, au moins, on n’est pas tributaires d’une mode, on existe en dehors d’un quelconque mouvement.

Marc Teissier du Cros : Avant Record Makers, je bossais chez Source, qui était lié à Virgin. Mais on distribuait plein de labels excitants au milieu des années 90, Grand Royal, Warp ou Mo’Wax notamment. On avait établi des relations personnelles avec chacun des patrons de ces labels, et on voyait comment ça se passait dans un grand label indépendant. Le dénominateur commun de tous ces labels, c’est qu’ils avaient un son. C’est à ce moment que j’ai compris que l’idée d’un label associé à un style très précis était tentante mais très dangereuse. A titre d’exemple, mon album préféré chez Warp, c’est celui de Vincent Gallo, qui est complètement en marge de leurs sorties historiques. C’est en se diversifiant que Warp s’est sauvé.

“Notre constante, c’est le renouvellement”

Justement, Steve Beckett, le patron de Warp, me citait récemment tous les artistes qu’il regrettait de ne pas avoir pu signer, et il n’y avait dans le lot aucun artiste électronique. Vous vous retrouvez totalement dans cette évolution, c’est une sorte de modèle ?

Stéphane Elfassi : Il a compris où se situait le futur de son label. Quand ils ont signé Broadcast en 2000, ça a été une bouffée d’air frais. Idem pour Gallo. Mais on n’a pas vraiment eu de modèle de développement à proprement parler. Quand on a lancé Record Makers, on ne manquait pas de travail. La B.O. de Virgin Suicides, qui était notre première sortie, était un chantier énorme. Il fallait produire, mixer, faire la promotion, mais on en a vendu 700 000 exemplaires, un chiffre énorme même à l’époque. A côté de ça, on avait Tellier, qui était totalement inadapté à la vie normale, Arpanet, et on devait gérer la carrière de Air chez Virgin. Tu imagines bien qu’on avait pas vraiment le temps de réfléchir à tout ça, on a fonctionné uniquement à l’instinct. Le rêve de monter sa structure devenait réalité, on n’a pas cherché plus loin que ça.

Aujourd’hui, vous êtes plus exigeants ?

Marc Teissier du Cros : On a gagné en maturité, on sait dire non à un projet. Mais paradoxalement, on laisse beaucoup de liberté à certaines de nos signatures. Turzi, par exemple, a carte blanche pour faire ce qu’il veut. C’est un artiste total, qui s’est fait accompagner par un groupe le jour où on lui a dit que c’était indispensable pour faire de la scène, ses disques se ne vendent pas, mais on lui apporte un soutien sans failles parce qu’on adore ce qu’il fait. Pour son prochain album (annoncé en janvier 2011, ndlr), il s’est contenté de nous donner deux références: Oxygène de Jarre, et Chill Out de KLF. Sinon, je t’ai dit qu’on travaillait à exhumer le catalogue de Popol Vuh?

Article initialement publié sur Brain Magazine

Crédits photos : FlickR CC THEfunkyman / Record Makers

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